1.5.1. Histoire du Vaudeville

1.5.1.1. Nécessaire évolution

Dans les années 1880, la Révolution industrielle avait profondément changé les Etats-Unis: d'une nation de fermiers et d'éleveurs, elle était en train de devenir une nation moderne. Plus de la moitié de sa population travaillait maintenant dans les villes. Pour les loisirs, cela provoqua un changement d'importance par rapport à ce qui se passait dans le monde de la ferme. Maintenant en effet, ils pouvaient espérer, à la fin du mois disposer d'une petite somme d'argent, des économies, qu'ils pouvaient dépenser pour s'amuser. Ensuite, ils travaillaient suivant des horaires qui leur donnaient du temps libre...

Les spectacles de l'époque, les Variety, n'étaient pas appropriés pour les femmes ou les enfants, car ils étaient beaucoup trop vulgaires. Les Minstrels étaient déjà devenus moins populaires... Dans un monde où des gens avaient des temps libre et de l'argent à dépenser et où les disques, la radio, le cinéma ou la télévision n'existaient pas encore, il y avait quelque chose à inventer.

Le Vaudeville a aussi essayé de jeter un pont entre les différentes classes sociales très divisées depuis qu'elles s'étaient violement affrontées dans les émeutes de 1849 (voir article ci-contre)

«After the Astor Place Riot of 1849 entertainment in New York City was divided along class lines: opera was chiefly for the upper middle and upper classes, minstrel shows and melodramas for the middle class, variety shows in concert saloons for men of the working class and the slumming middle class. Vaudeville was developed by entrepreneurs seeking higher profits from a wider audience.»

1.5.1.2. Les débuts: Tony Pastor, le 24 octobre 1881

Tony Pastor, l'homme qui allait inventer le vaudeville commença sa carrière encore enfant, en chantant au Museum de P.T. Barnum à New-York en 1846. Dans les années qui suivirent, Pastor apparut dans des cirques, dans des minstrels et des revues de variety, devenant un chanteur comique.

Petit, trapu et arborant une moustache en guidon de vélo, il s'est fait connaître et apprécier avec des chansons telles que The Band Played On. Pastor commença alors à produire ses propres shows de variety en envoyant d'abord des troupes en tournées puis en ouvrant son propre théâtre à Manhattan en 1865.

Pastor était un dévot catholique très influencé par la vie familiale. A ce titre, il désirait "nettoyer" le monde des variety.

En 1881 Pastor loua le Germania Theatre qu'il rebaptisa le Tony Pastor's New Fourteenth Street Theatre. Il annonça par là-même que ce lieu satisferait aussi les dames et qu'il présenterait des divertissements élevés et esthétiques comprenant de la musique, de la comédie, du burlesque et des farces.

Le 24 octobre 1881 est le jour où s'est ouvert le théâtre et, dans l'histoire des musicals, il est définitivement considéré comme la date de naissance du vaudeville.

Le Fourteenth Street Theatre de Pastor
A l'époque, Union Square est un des quartier de New-York des plus actifs, un lieu de rendez-vous et d'affaires car très bien desservi par les transports. C'est dans ce quartier que se trouvaient les plus beaux théâtres, les plus beaux magasins, les meilleurs restaurants. C'étati donc un lieu idéal que pour y développer un lieu de loisirs "chics".

Tony Pastor avait pour vraie ambition de mener dans son théâtre les femmes mais aussi les bourgeois d'un certain niveau (donc ceux qui avaient des sous), c'est-à-dire précisément ceux qui refusaient de fréquenter les formes de théâtre qu'il considérait comme vulgaires (variety et minstrels). Pour bien se différencier des autres lieux, il a interdit la vente de liqueur dans ses théâtres. Il a aussi éliminé de ses spectacles tout élément qui aurait pu choquer le public.

Le Fourteenth Street Theatre de Tony Pastor a produit des vaudevilles jusqu'en 1907. Son théâtre a été le plus populaire à New-York durant les années 1880. Mais au début du XXème siècle, l'activité théâtrale s'était déplacée plus vers le Nord de la ville, vers Times Square, et en 1908 the Fourteenth Street Theatre devint un cinéma.

La même année, Pastor décida de ne pas renouveler son bail pour le théâtre et quelques mois plus tard ... mourut. Mais il avait profondément changé le monde du théâtre.

 

1.5.1.3. Les successeurs : Keith & Albee

Keith & Albee Palace Theatre
B.F. Keith a pris le relais à Boston, d'où il construisit un "empire de théâtres" lui permettant de propager le vaudeville dans tous les Etats-Unis et le Canada. Plus tard, E.F. Albee, (qui est le grand-père adoptif de l'auteur de théâtre actuel Edward Albee), a dirigé la chaîne avec le plus grand succès.

Pour l'anecdote, signalons que ces deux là sont devenus riches en représentant des œuvres de Gilbert et Sullivan sans en avoir l'autorisation (et donc sans en payer les droits). Les circuits tels que ceux dirigés par Keith-Albee vont donner une solidité économique très importante aux vaudevilles. Il est dès lors possible de signer des contrats à long termes, des contrats régionaux ou même nationaux, pouvant s'étendre de quelques semaines à deux années.

Avec le vaudeville, Albee a amené la proéminence nationale du divertissement "poli", en s'engageant à proposer un divertissement inoffensif pour les hommes, les femmes et les enfants. Les artistes qui violaient cette philosophie (en utilisant par exemple simplement le mot "enfer") était sermonné et on le menaçait d'être expulsé des représentations durant une semaine, ou même d'une rupture définitive du contrat.

Des avertissements étaient affichés dans tous les théâtres de Keith & Albee. Voici un exemple:

«Don't say "slob" or "son of a gun" or "hully gee*" on the stage unless you want to be canceled peremptorily. Do not address anyone in the audience in any manner. If you do not have the ability to entertain Mr. Keith's audience with risk of offending them, do the best you can. Lack of talent will be less open to censure than would be an insult to a patron. If you are in doubt as to the character of your act consult the local manager before you go on stage, for if you are guilty of uttering anything sacrilegious or even suggestive you will be immediately closed and will never again be allowed in a theatre where Mr. Keith is in authority.»

Once Upon a Stage - C. Samuels and L. Samuels - New York: Dodd, Mead & Co, 1974 - p. 89.

Malgré de telles menaces, les artistes ont régulièrement nargué cette censure, souvent à la grande joie des spectacteurs dont la sensibilité a été mises soi-disant en danger.

A la fin des années 1890, le vaudeville fonctionnait suivant des réseaux développés. C'est pourquoi il y avait des petits et/ou des grands lieux de représentations presque partout. La réservation des places avait été organisée et standardisée. Tout était aussi très "hiérarchisé". Les 25.000 personnes qui travaillaient dans le secteur du vaudeville, étaient réparties en trois niveaux de salles: les "small time", (avec des contrats à bas salaire (de 15$ à 75$ par semaine)pour des représentations journalières multiples dans des théâtres reconvertis et souvent un peu rustres), les "medium time" (salaires modérés pour deux performances par jour dans des théâtres construits à cet effet) et le "big time"(rémunération possible de plusieurs milliers de dollars par semaine dans de grands théâtres, urbains pour une grande part patronnés par les classes moyenne et la haute bourgeoisie). Lorsque certains artistes devenaient populaires et pouvaient se lancer dans des tournées régionales ou nationales, ils jouaient dans les meilleures salles et aux meilleurs salaires du big time.

Le temple du big Time à New York était le Palace Theatre ou plus simplement The Palace, construit par Martin Beck en 1913 et dirigé par Keith. On pouvait y suivre un programme avec des nouveautés, des célébrités nationales et les maîtres reconnus du vaudeville, Will Rogers par exemple. Pour beaucoup, jouer au Palace constituait un but, un rêve et quand il se réalisait, il était l'apothéose d'une carrière.

 

1.5.1.4. Le déclin

Il n'y a pas eu de fin abrupte aux vaudevilles. Simplement une lente désaffection. Les goûts du public ont petit à petit évolué et les producteurs du vaudeville n'ont pas su s'adapter à ce changement. On dit souvent que le cinéma est seul et unique responsable. C'est faux, même s'il a largement participé au déclin.

Sophie Tucker

C'est surtout du côté des artistes que le cinéma a eu un impact. En effet, les plus célèbres préféraient tourner un film, ce qui ne demandait pas beaucoup de travail et était relativement confortable plutôt que de se lancer dans une longue tournée éreintante de plusieurs mois. Et ce pour le même salaire. Ironiquement, ces films étaient souvent projetés dans les salles mêmes qui accueillaient les vaudevilles. Dans les années '20, tous les programmes de vaudeville comportaient au moins la projection d'un petit film. L'arrivée du film parlant a enlevé aux "spectacles live" la dernière particularité: les dialogues. Et les dirigeants de grandes salles comprirent qu'entre l'achat d'un film et l'entretien d'une troupe de comédiens, d'un orchestre, de décors, de costumes, ... il n'y avait financièrement aucune hésitation à avoir. Surtout que la terrible crise économique de 1929 va diminuer le nombre de personnes pouvant se rendre à des spectacles onéreux.

Une des vedettes de l'époque, Sophie Tucker, notait en 1931 "le cinéma était en train de tuer le vaudeville" et soulignait que le public avait changé:

«It was extraordinary how the public had changed. They had become very blasé about entertainment. Whereas American used to arrange to spend an evening in the theatre for a treat, now they seemed to go to the theater just to kill time. With the newspapers and motion-picture magazines telling the public the private lives of stars, a lot of the illusion and glamor (sic) of the stage were gone . . . The theaters were full of children. At the first two shows in the afternoon the house would be full of boys and girls, slumped down in their seats, obviously bored with the acts and only waiting for the picture to come on. Kids and necking couples . . . By the time of the last show, at 9:30 PM, when you had your best audience, you were dead tired. Too tired to care whether they liked you or not.»

Some of These Days - Tucker - 1945

Mais si les choses étaient devenues très dures, Sophie Tucker continuait à se produire. Elle était une des têtes d'affiche au Palace Theatre de New York en février 1932 quand un feu a éclaté en coulisses. Pour éviter toute panique, Tucker est restée en scène pour garder le public calme et lui permettre de gagner les sorties, et ceci en dépit des étincelles provenant de l'incendie et qui risquaient de mettre le feu à son costume de scène ... inflammable. Le Palace a vite rouvert, mais le 16 novembre de la même année il est devenu un cinéma à plein temps. Et un peu comme on a fixé une date précise pour la naissance du vaudeville (le 24 octobre 1881 avec la première représentation de Pastor), on a fixé la fin du genre en ce 16 novembre 1932 avec la transformation définitive du Palace Theatre en cinéma. Il redeviendra un théâtre à part entière le 29 janvier 1966 et est aujourd'hui l'un des grands théâtres de Broadway.

The Palace Theatre, circa 1920

 

Le Palace Theatre, aujourd'hui

 

1.5.2. Mais le Vaudeville, qu'est-ce que c'était?

1.5.2.1. Tentative de définition...

Un numéro pouvait être à peu près n'importe quoi tant qu'il était inoffensif et divertissant.

Le sexe d'un artiste, son appartenance ethnique, son apparence physique, rien ne pouvait constituer à prioiri une barrière au succès, et rien n'était trop excentrique si cela pouvait donner naissance à dix à quinze minutes de plaisir au public. Alors que les chanteurs et les danseurs participaient à tous les numéros, une des particularités du vaudeville est d'introduire des solistes aux talents multiples:

  •  télépathes

  • instrumentistes

  •  numéros d'évasion - Houdini et ses nombreux imitateurs

  •  actes de l'éclat - toute vantardise de l'acte "voyante" son propre ensemble prodigue, un grand chœur, effets spéciaux, etc.

  •  hauts plongeurs

  •  numéros de changement rapide de costumes

  •  numéro d'hommes forts

  •  statues vivantes

  •  contorsionnistes

  •  numéros aériens

  • numéros de "monstres" : n'importe qui paraisse fou ou idiot

  • régurgitations - des individus qui boivent des liquides puis les régurgitent pour remplir des aquariums, etc. Hadji Ali par exemple avalait de l'eau et de l'essence, puis il régurgitait dans un premier temps l'essence sur des flammes puis éteignait l'incendie en vomissant l'eau... Pas très chic, mais les audiences étaient fascinées.

Hadji Ali régurgite l'essence (ci-dessus) puis régurgite l'eau (ci-contre)

Les numéros des acrobates, des patineurs à glace ou à roulettes, des cyclistes et des autres artistes visuels étaient connu sous le nom de clumb acts.

Certains ont renforcé leur célébrité quand ils ont ajouté des paroles, le plus souvent amusantes, à leurs numéros. C'est le cas par exemple du jongleur W.C. Champs et de l'escroc de la corde Will Rogers. Hoffman venait sur scène avec un shaker vide et et d'une manière ou d'une autre le remplissait d'un cocktail choisi par le public

Des célébrités provenant d'autres sphères du spectacle passaient souvent dans les vaudevilles. Helen Keller, Carrie Nation, Bébé Ruth, la vedette de cinéma Douglas Fairbanks et la beauté scandaleuse Evelyn Nesbitt recevaient des milliers de dollars par semaine pour une apparition personnelle dans un vaudeville. Certaines de ces stars, au talent limité, ont commencé dans le big time avant de régresser..

Les spectateurs du vaudeville n'étaient pas totalement passifs. Ils intervenaient vocalement et quelquefois participaient physiquement au spectacle car ils étaient parfois amenés à monter sur scène. Leurs acclamations, quolibets ou silences douloureux faisaient et détruisaient une carrière. Au Palace de New York, la réaction des professionnels du show-business qui assistent à une matinée spéciale le lundi avait un impact important sur la carrière d'un numéro et sur le salaire de ses interprètes. Mais une mauvaise réaction dans tout théâtre du vaudeville pouvait ruiner la réputation d'un numéro. Si un directeur local avait décidé de retirer un numéro suite au déplaisir du public ou à son désintérêt, un rapport accablant était envoyé à l'United Booking Office. Donc ce n'est pas une exagération de dire que le vaudeville a largement été façonné par le public.

1.5.2.2. Qui est au programme?

Pour couper court à toute discussion entre artistes, les propriétaires de théâtres de vaudeville décidèrent, dans leur grande majorité, d'annoncer les numéros dans leur ordre d'apparition en scène et pas suivant la "célébrité" des artistes. Ce programme on l'appelait le vaudeville bill. Un bill était composé d'environ huit numéros, même si cela pouvait être plus ou moins dans certains théâtres. Mais la plupart des théâtres se sont conformés au schéma suivant:

The Opening: l'ouverture était un numéro muet qui pouvait être joué sans dommage même si les derniers spectateurs étaient encore en train de s'installer dans la salle. Des numéros d'acrobates ou avec des animaux étaient idéaux. Etre programmé à cet endroit du spectacle n'était pas, en général, signe de qualité.

Espoir: en général, ici apparaissait "la petite sœur de ..." ou "le petit frère de ...". C'est ici que la plus jeune des Gumm Sisters est devenue célèbre sous le nom de Judy Garland, et les danseurs Nicholas Brothers débutèrent leur carrière

Sketch ou comédie en un acte: en général apparaissait ici une pièce connue jouée par un cast inconnu, ou le contraire, un cast connu jouant une pièce inconnue. Les plus grands auteurs ont écrit des pièces en un acte pour les vaudevilles, dont J.M. Barrie, Arthur Conan Doyle, David Belasco, Jack London, George M. Cohan and W.S. Gilbert.

Nouveauté ou excentricité: pour redonner un peu de rythme au show

Star: Cette place du spectacle était réservée à une star montante ou une star légèrement sur le retour, à qui il incombait de fermer la première partie avant l'entracte.

Grand Numéro: Après l'entracte, un "grand" numéro avec décors, costumes, des choeurs ou des animaux... .

Next to closing: c'était le moment réservé aux stars - en général un chanteur ou un acteur. Jack Benny, Sophie Tucker, George Burns et Gracie Allen, Marie Dressler, Al Jolson et Eddie Cantor sont les rares stars qui ont survécu au vaudeville. La chanteuse Kate Smith (mieux connue pour avoir chanté le God Bless America d'Irving Berlin à la radio) a tenu ainsi au Palace de New-York pendant huit semaines, à la demande du public, ce qui reste la plus longue série tenue par une vedette.

Kate Smith, une chanteuse honorée par chaque président américain depuis Roosevelt jusqu'à Reagan .

The closing: plage réservée à de courts-métrages cinématographiques - ou à des numéros ennuyeux ce qui encourageait le public à quitter la salle avant le spectacle suivant. Un chanteur ringard ou à la voix grinçante était typiquement la personne qui allait terminer le show.

L'emplacement dans la soirée était donc une chose très importante. Les numéros d'ouverture et de fermeture étaient des places humiliantes - mais il faut manger ... - car les spectateurs étaient encore occupée à s'installer et ne prêtaient que peu d'attention à ce qui se passait sur scène.

Le star system était né...

Les meilleurs numéros jouaient dans les meilleurs théâtres, avaient le plus de temps en scène, et, le plus important, rapportaient le plus d'argent. Quelle était la preuve la plus évidente de succès? Et bien, la place occupée dans le show.

1.5.2.3. Des chanteurs et des danseurs

Le vaudeville était un vrai défi pour les comédiens qui devaient trouver une matière qui pourrait faire rire ou impressionner dans tout le pays. Milton Berle qui est devenu une célébrité à la radio et la télévision a expliquait:

«It took monologists like Jack Benny, Bob Hope, Benny Rubin, Rank Fay and me eighteen months to two years to get seven solid minutes to put into an act. You weeded out the crap, deleted and edited stuff that wouldn't play. Then when you went to Wilkes-Barre, it had to be changed again. And then another town, and still more changes. Where can you get that kind of training today?»

The Vaudevillians - Bill Smith - New York: Macmillan Publishing, 1976 - p. 73.

Dans les dernières années, les comiques ont été amenés à servir de maîtres de cérémonie, en tentant de transformer une mauvaise programmation en un grand spectacle. Tous les vaudevilles étaient-ils merveilleux? Loin de là. Ils pouvaient même être très médiocres, surtout dans les small time et dans les medium time. Mais ils restaient quand-même populaires parce que leur division en huit numéros permettait d'espérer que la suite allait être meilleure...

 

1.5.3. Une comédie propre ... pour le grand public

1.5.2.1. Tentative de définition...

Les standards de décence qu'avaient imposés Keith et Albee dans tous les numéros de vaudeville étaient vraiment une grande limitation, et donc une grosse difficulté, pour la plupart des artistes. Imaginez ce que cela veut dire de créer un volume d'humour "clean" durant cinquante ans, sans se répéter!!! Ils se piquaient des blagues les uns aux autres. En arrivant dans une ville, ils se rendaient compte que leurs blagues avaient déjà été utilisées par d'autres auparavant, etc.... Et avec les années, et les inventions technologiques, le cinéma et la radio ont encore rendu plus difficile les choses...

Le The New Vaudeville Joke Book, publié en 1907, donne quelques exemples de cet humour clean:

SANDERSON: My friend has been elected mayor.
BOWMAN: Honestly?
SANDERSON: What does that matter?

DUMMY: My father killed a hundred men in the war.
VENTRILOQUIST: What was he? A Gunner?
DUMMY: Nope, a cook.

YOUNG MAN: I want to ask for the hand of your daughter in marriage.
OLD MAN: You’re an idiot!
YOUNG MAN: I know it. But I didn’t suppose you’d object to another one in the family.

De nombreux ressorts de cet humour clean était souvent basé sur des stéréotypes ethniques qui ne choquaient pas à l'époque mais qui feraient sauter aujourd'hui tout le monde au plafond. Les cibles préférées étaient les germains, les juifs, les noirs, les italiens et les irlandais. Les différents publics citadins adoraient rire des défauts qu'ils voyaient chez ... les autres.

Quoi qu'il en soit, le Vaudeville était une insulte à l'"égalité des chances". Dans "Vaudeville: From Honky Tonks to the Palace", Joe Laurie Jr mentionne un script complet d'une comédie en un acte qui se déroule dans une école: on y voit un professeur allemand maladroit se heurter à ses élèves dont "Percy" (un efféminé), "Tony" (un italien), "Jesse James" (un homme de la rue), "Gladys Umpah" (une fille qui zézaies), "Skinny Jones" (un gars obèse), "Rastus Johnson" (un noir) et "Abey Maloney Goldstein" (un garçon juif qui a pris un surnom irlandais "par protection").

Ce qui est étonnant, c'est que là où des gags racistes étaient largement autorisés, un langage vulgaire ou toute allusion sexuelle était totalement interdite. Bien sûr, certains artistes frôlaient avec les limites. Ces textes ont été censurés à la grande époque du vaudeville:

MAN: She thinks "lettuce" is a proposition!"

WOMAN: Someone is fooling with my knee.
MAN: It's me, and I'm not fooling!

WOMAN: I'm not married.
MAN: Any children?
WOMAN: I told you, I'm not married.
MAN: Answer my question!

WOMAN: He's the father of a baby boy but his wife doesn't know it yet.

Voici un refrain qu a été chanté des deux côtés de l'Atlantique par la star Marie Lloyd. Ce qui nous paraît totalement gentillet aujourd'hui était alors encore sulfureux...

What's that for, eh? Oh, tell me Ma.
If you won't tell me, I'll ask Pa.
But Ma said, "Oh, it's nothing,
Hold your row."
Well, I've asked Johnny Jones see,
So I know now!

Les publics du vaudeville étaient enclin à découvrir les nouveautés de Tin Pan Alley, (Tin Pan Alley, qui signifie «l'allée des casseroles en métal», est le nom donné, à New York, à la 28e Rue ouest, entre la Cinquième et la Sixième Avenue, où les éditeurs musicaux s'étaient regroupés vers la fin du XIXe siècle) dont les artistes savaient qu'un vaudeville pouvait transformer une chanson en un hit.

Le Alexander's Ragtime Band d'Irving Berlin devint un succès international lorsque Emma Carus et Al Jolson (entre autres) l'intégrèrent dans leurs spectacles. Les éditeurs incluaient souvent des photos d'artistes célèbres du vaudeville afin de booster les ventes.

1.5.2.2. Qu’est-ce qui a tué le vaudeville?

Contrairement à la croyance populaire, le Vaudeville n’a pas été tué par l’apparition du cinéma muet. Beaucoup de gestionnaires de salles ont d’ailleurs remplacé «The Closing» par une courte projection de ce fameux nouveau cinéma muet, les trouvant moins chers que les formules avec un artiste live, surtout que cela correspondait de toutes façons à la sortie des spectateurs… Alors, qu’est-ce qui a tué le vaudeville? La réponse la plus honnête est que les goûts du public ont changé et que les gestionnaires de vaudeville (et la plupart de ses interprètes) n'ont pas pu s'adapter à ces changements.

Au milieu des années 1920, quand tout le monde savait que le vaudeville était en danger, E.F. Albee a défini de nouvelles et couteuses exigences de production qui ont tendus les artistes-interprètes et ont rendu plus difficile, pour la plupart des maisons, de dégager des profits.

“When fashion-plate comics entertained between numbers instead of a roaring slapstick turn, vaudeville was devitalized. Cycloramas, drapery and gorgeous drops added to the glamour, but not to the comedy. Albee was responsible for much of this. He dressed up vaudeville fit to kill and it committed suicide . . . the customers stopped coming.”

 Douglas Gilbert, American Vaudeville: Its Life and Time (New York: Dover Publications, 1963), p. 393.

Selon Variety, à la fin de 1926, il ne subsistait qu’une douzaine de théâtre de vaudeville "big time"– les autres ayant été convertis en cinémas. Certaines stars du vaudeville ont alors accéléré le processus en filmant leurs performances comme des courts-métrages sonores. Lorsque les salles de cinéma pouvaient offrir le meilleur du vaudeville sur leurs écrans pour un prix ridicule, pourquoi quelqu'un paierait-il plus pour voir des talents moindres en live? En décembre 1927, la célébrissime Julian Eltinge a déclaré dans Variety que le vaudeville «a été dépecé en morceaux» et n'était plus capable d'attirer les «grands noms».

 Le succès du cinéma parlant, à la fin des années ’20, a amplifié le sentiment de crise profonde dans les cercles de vaudeville. En 1929, Albee a remplacé le rythme de deux représentations par jour dans ses théâtres, par celui, écrasant, de cinq représentations par jour !!! Conçu pour restaurer les marges financières, cela n'a réussi qu’à épuiser les artistes et à décourager les jeunes talents à se lancer dans ce genre artistique. Au même moment, un contenu plus osé a été autorisé, offensant de nombreux spectateurs venant au spectacle en famille, même si, rappelons-le, nous trouverions tout cela bien inoffensif aujourd’hui. Envisager cette plaisanterie controversée partagée par comediennes Cissie Loftus et Marie Dressler:

CISSIE: She never married, did she?
MARIE: No, her children wouldn't let her.

Albee a rajouté un autre clou au cercueil du vaudeville, lorsqu'il s’est associé au studio de cinéma hollywoodien de Joseph P. Kennedy en 1928 pour former les Studios Radio Keith Orpheum (RKO). Très vite, Kennedy a disputé à Albee le contrôle de la nouvelle organisation, transformant son glorieux réseau de théâtre en une chaîne de cinémas. En octobre 1929, Variety a affirmé qu'il ne restait plus dans le pays que six lieux consacrés à plein temps au vaudeville, alors que jusqu'à trois cents théâtres proposaient des numéros de vaudevilles entres les films.

1.5.2.3. Les dernières années

Au début des années ‘30, la percée du cinéma parlant doublée de la grande dépression, conséquence directe de la crise de 1929, ont effacé les derniers vestiges du vaudeville. Sophie Tucker a souligné que "le cinéma a saisi le vaudeville à la gorge" en 1931, et a souligné que le public n'étaient pas les mêmes:

"It was extraordinary how the public had changed. They had become very blasé about entertainment. Whereas American used to arrange to spend an evening in the theatre for a treat, now they seemed to go to the theater just to kill time. With the newspapers and motion-picture magazines telling the public the private lives of stars, a lot of the illusion and glamor (sic) of the stage were gone . . . The theaters were full of children. At the first two shows in the afternoon the house would be full of boys and girls, slumped down in their seats, obviously bored with the acts and only waiting for the picture to come on. Kids and necking couples . . . By the time of the last show, at 9:30 PM, when you had your best audience, you were dead tired. Too tired to care whether they liked you or not."

 Tucker, Some of These Days (No publisher credited, 1945), pp. 261-262.

Aussi dure que soit la situation, Tucker a continué à jouer. Elle était en tête d'affiche au Palace Theater de New York en février 1932, quand un incendie a éclaté dans les coulisses. Pour éviter la panique, Tucker est restée en scène – malgré les étincelles qui menaçaient d'enflammer sa robe pailletée inflammable – enjoignant le public à rester calme. Le Palace a bientôt rouvert, mais en novembre, il est devenu une salle de cinéma à temps plein – un événement que beaucoup considèrent comme la mort du vaudeville big-time. Le premier long-métrage projeté au Palace était The Kid From Spain – avec le vétéran du vaudeville Eddie Cantor. Des numéros joués live ont existé entre les projections, mais ont été abandonnées à partir de 1935.

Avec la disparition du Palace, les autres circuits de tournée, encore existants, disparurent au fil de la transformation des théâtres de vaudeville en cinémas. Bien que de nombreux théâtres présentaient encore des numéros-live entre les films, le nombre global en fut fortement diminué. Cela a touché des milliers d'artistes. Dans sa très franche autobiographie de vétéran de vaudeville, l’actrice June Havoc explique

"Show business as I knew it had simply dwindled and vanished before my eyes. The happy island of vaudeville which had been my kindergarten, elementary and junior high school had sunk into the sea and left me treading water. I was an animation of the ancient quote: 'You can take the girl out of vaudeville but can't take the vaudeville out of the girl.' I was a displaced person. I didn't understand it. I only felt it."

 Early Havoc (New York: Simon & Schuster, 1959), p. 2.

Quelques théâtres de vaudeville ont réussi à tenir le coup. Le New York City's State Theatre a continué à présenter quatre bills par jour jusqu'au 23 décembre 1947. Le bill final incluait le comédien Jack Carter et la légende du théâtre Yiddish Molly Picon. Lors de la représentation de clôture, l’humoriste vétéran George Jessel, qui fasait l'éloge de nombreux grands de show-biz, est monté sur scène et a dit :

 "I heard vaudeville is finished here tonight, so I thought I’d drop in and tell you folks that talent can never die."

 as quoted by Joe Laurie Jr. in Vaudeville: From the Honky Tonks to the Palace (New York: Henry Colt & Co., 1953), p. 502.

1.5.2.4. L’héritage du Vaudeville

Jessel avait tort. Le talent peut mourir – et tous les souvenirs de ce talent puevent aussi disparaître. Pour les Sophie Tucker, Al Jolson ou George Burns, il y a des centaines de têtes d'affiche qui sont aujourd’hui totalement oubliées comme Olga Petrova, Kitty Doner, Loney Haskell et George Price. Et des milliers d’autres qui ont joué à travers tous les Etats-Unis durant des décennies et qui ne sont maintenant que quelques noms sur des programmes en ruine. Les historiens intéressés par le vaudeville sont face à une tâche ardue. Lors de la mort du vaudeville, la plupart des gestionnaires de salles ont détruit leurs fichiers et leurs bibliothèques, ne voyant aucune intérêt à sauver les matériaux sur ces vieux interprètes. Aujourd'hui, quelques archives existent de manières éparses, mais rien n'a été fait pour cataloguer ces collections disparates.

Une publicité annonçant le retour en 1951 de Judy Garland au Palace pour des représentations exceptionnelles. Pour un prix de $4.50, il était possible de voir Judy Garland et des numéros de vaudeville

Il y a eu de nombreuses tentatives pour faire revivre le vaudeville – une tâche sans espoir, étant donné les changements dans la culture populaire américaine. Mais il y a quand-même eu quelques moments de gloire retrouvée. Le Palace a relancé une série avec deux représentations par jour avec des stars en tête d'affiche. L'engagement de Judy Garland pour quatre semaines de «comeback» en 1951 a été prolongé suite au succès pour quatorze semaines supplémentaires, et elle a été suivie par Danny Kaye, Maurice Chevalier et autres. Mais le Palace a été une nouvelle fois transformé en cinéma en 1957, avant de devenir un théâtre de Broadway en 1966 (au sens où il accueillait désormais des musicals et plus du vaudeville). Le dernier écho de représentations de vaudeville en live était le Radio City Music Hall, qui a perpétué le format jusqu'à ce qu'économiquement il doive fermer ses portes et devenir un lieu de concert en 1979.

Certains chanteurs de vaudeville - les chanceux disons - ont trouvé une nouvelle vie à la radio, où les «shows de variétés» leur ont offert un débouché avec une sorte de vaudeville audio. Les numéros visuels (jongleurs, numéros avec des animaux, etc.) ont trouvé des débouchés à la télévision, où les spectacles de variétés sont restés populaires pendant plusieurs décennies. Dans les années ‘60 et ‘70, les émissions de Carol Burnett le samedi et d’Ed Sullivan le dimanche étaient très populaires. Celle de Burnett (avec un vrai style à la Broadway) avait l'esprit familial de la grande époque du vaudeville, alors que celle de Sullivan était une tentative flagrante de proposer des numéros dans le format du vaudeville.

On peut dire que l’héritage du vaudeville se retrouve principalement dans le format audiovisuel, où le vaste choix (et la télécommande) permet aux téléspectateurs de feuilleter pour trouver des divertissements à leur goût. L'humour des sitcoms américaines est toujours influencé par le vaudeville, retombant souvent sur les routines qui auraient été familières au public des tournées de l'Orpheum. Et le vaudeville a contribué à un certain nombre de phrases qui sont toujours d'usage courant dans l’anglais utilisé par les artistes d’aujourd’hui. Mais certaines traditions sont héritées du vaudeville: les artistes soucieux de protéger leurs coûteux costumes aimaient avoir des tapis rouges entre leurs loges et la scène, car cette couleur permettait de voir immédiatement si le tapis était propre. Mais seules les têtes d'affiche pouvaient exiger ce «luxe».

Et chaque fois que quelqu'un danse avec un chapeau et une canne et crie «One more time», ils invoquent (qu'ils en soient conscients ou non) l'héritage de vaudeville. Alors que la forme du vaudeville est révolue depuis longtemps, son esprit fait toujours partie de divertissement contemporain

Une autre forme de divertissement de variété a une réputation bien plus sordide que le vaudeville, mais a cependant aussi légué un riche héritage de talents comiques à la scène musicale et au cinéma. Il y avait beaucoup plus que ce que l’on croit dans le … burlesque ().