2.2.1. Un duo d'exception

William Gilbert

Bien avant Rodgers & Hammerstein ou Andrew Lloyd Webber & Tim Rice, deux hommes doués d'un talent et d'une imagination extraordinaires ont créés une kyrielle de musicals qui ont enchanté le monde entier. William Gilbert et Arthur Sullivan sont les premiers qui ont élevé la comédie musicale au stade de pilier de la culture populaire en Angleterre aussi bien qu'aux États-unis. Plus d'un siècle plus tard, leurs spectacles continuent à être joués sur les plus grandes scènes du monde.

Arthur Sullivan

On ne peut concevoir un site tentant de retracer l'histoire des comédies musicales sans s'arrêter longuement sur Gilbert et Sullivan.

Commençant dans les années 1870, William S. Gilbert et Arthur Sullivan ont révolutionné le monde du théâtre musical, créant des opérettes pleines d'esprit et avec des mélodies surprenantes qui ont défini une nouvelle norme pour les professionnels de la scène. Leurs chansons brillaient par leurs mélodies et leurs rimes intelligentes, et les livrets de Gilbert ont mélangé des niaiseries et des satires dans des mondes qui étaient tantôt fantastiques, tantôt réalistes. Leur producteur, Richard Carte De d'Oyly, promotionnait ces spectacles comme des opéras légers, mais quoi qu'il en soit c'étaient ce que nous appelons aujourd'hui des musicals - et parmi les plus fins qui furent jamais créés.

Gilbert et Sullivan collaborèrent à la création de 14 oeuvres (ce que l'on appelle en général le "canon") en 25 ans de 1871 à 1896. Ces 14 oeuvres constituent la série d'opéras les plus joués de toute l'histoire. Ils sont encore très souvent représentés dans le monde anglophone. Les dates et le nombre de représentations concerne la création:

Thespis

26 décembre 1871 au Gaiety Theatre de Londres (64 représentations)

Les dieux et déesses vieillissantes de l'Olympe cèdent temporairement leurs pouvoirs à une troupe itinérante de comédiens. Les personnages cartoonesques de Thespsis incluent des dieux comiques comme «Preposteros» et «Stupidas». Créé en en seulement cinq semaines, cette production pour les fêtes de quatre-vingt-dix minutes fut une déception pour ses auteurs. À l'exception de deux chansons, la partition est aujourd’hui. Certains chercheurs suggèrent que le livret qui a survécu n'est en fait qu'une ébauche préliminaire – une affirmation impossible à prouver. Situé quelque part entre les opérettes mythologiques comiques d'Offenbach et les burlesques alors populaire en Grande-Bretagne, Thespis n’a donné qu’une légère indication sur l’avenir fantastique qui attendait ses auteurs. ()

Trial by Jury

25 mars 1875 au Royalty Theatre de Londres (131 représentations)

Une parodie en un acte de la justice britannique. Une jeune fille abandonnée poursuit son ancien fiancé pour rupture de contrat, ce qui entraîne un procès hilarant où les idéaux du romantisme sont éclipsés par les réalités de l'avidité et du désir. Conçu par le producteur D'Oyly Carte comme un lever de rideau pour sa production londonienne de Perichole d'Offenbach, Trial by Jury est devenu un énorme succès à lui tout seul. D’Oyly Carte a par la suite encouragé Gilbert et Sullivan à écrire un «opéra-comique» à part entière, c’est-à-dire en plusieurs actes.

The Sorcerer

17 novembre 1877 à l'Opéra Comique de Londres (178 représentations)

En pleine époque victorienne, un jeune couple, récemment formé, souhaite que chacun dans leur petite ville ait le plaisir de tomber amoureux. Ils embauchent un sorcier des temps modernes pour qu’il libère, lors de leur fête de fiançailles, un philtre d'amour faisant des ravages sur les invités sans méfiance. Cette première œuvre complète signée par le duo Gilbert & Sullivan, a été un succès commercial très rentable mais a surtout montré le talent de ses créateurs. D’Oyly Carte n'a eu aucun mal à convaincre Gilbert & Sullivan de tenter une nouvelle création.

H.M.S. Pinafore

25 mai 1978 à l'Opéra Comique de Londres (571 représentations)

Dans un premier temps, cette histoire d'un simple matelot en concurrence pour obtenir la main de la fille de son capitaine avec rien de moins que l'amiral de la Royal Navy, semblait voué à l'échec. Mais il est devenu un événement international, modifiant en profondeur le théâtre commercial aussi bien en Angleterre qu’aux États-Unis. Après que certains investisseurs avides aient échoué dans une tentative maladroite de s’accaparer la prise en charge de cette production ultra-rentable, D'Oyly Carte a signé avec Gilbert et Sullivan un véritable partenariat tripartite. Partageant les bénéfices comme les frais, ce trio allait remodeler à jamais le théâtre musical britannique.

The Pirates of Penzance

Première anglaise: 30 décembre 1879 au Bijou Theatre à Paignton
Première américaine: 31 décembre 1879 au The Fifth Avenue Theatre à New York (91 représentations)
Série londonienne: 3 avril 1880 à l'Opéra Comique de Londres (363 représentations)

Un jeune homme, apprenti accidentel d’une bande de pirates, célèbre son 21ème anniversaire en s’enfuyant. Résolu à détruire ses anciens camarades voleurs, il doit choisir entre son amour pour la fille du Major-général et son immense sens du devoir. Pour protéger les droits d'auteur de Gilbert et Sullivan, The Pirates of Penzance est créé conjointement sur les deux côtés de l'Atlantique et s'est avéré être l'un de leurs succès les plus durables. The Pirates of Penzance a également mené l'équipe créative à un nouveau niveau de créativité : la musique de Sullivan a une portée lyrique, et Gilbert fait le meilleur usage des longues scènes musicalisées. Alors que la plupart des autres œuvres créées à cette époque sont aujourd’hui «injouables», cette parodie provoque encore des rires généreux aujourd’hui après plus de 130 ans.
Remarque: beaucoup de sources affirment que la production originale de New York a connu 154 représentations, mais cela comprend les représentations en tournée.

Patience

Première londonienne: 23 avril 1881 à l'Opéra Comique de Londres (578 représentations)
Réouverture: 10 octobre 1881 au Savoy Theatre de Londres

L'histoire d'un poète décadent, qui repousse une armée d'admiratrices alors qu'il en pince en vain pour une simple laitière, est en fait une méchante parodie d'Oscar Wilde et du mouvement esthétique. Comme ils craignaient que le public américain ne comprenne pas les cibles comiques plutôt britanniques de l'œuvre, D'Oyly Carte a envoyé Oscar Wilde pour réaliser une tournée américaine de conférences dans les grandes villes, systématiquement juste avant que la tournée de Patience n’y arrive. Cette opérette reste divertissante car, au-delà de toute satire aujourd’hui dépassée, elle s’intéresse à la signification de l'amour – un sujet éternel pour la comédie. Cette œuvre reste l’un des favoris des anglophiles.

Iolanthe

Première londonienne: 23 novembre 1882 au Savoy Theatre de Londres (398 représentations)
Première américaine: 25 novembre 1882 au Standard Theatre de New York

Quand un berger arcadien défie le Lord chancelier d'Angleterre en réclamant la main de sa jeune et belle pupille, la Chambre des pairs de Grande-Bretagne s’oppose aux parents du berger … un peloton des fées – et oui le berger est né de la coupable, et secrète, relation entre une fée et un être humain. Tout est résolu quand la mère-fée du berger révèle que le père de son fils n’est autre que le chancelier lui-même. Une riche satire qui n’a rien perdu de son mordant au fil des années et que les connaisseurs de Gilbert & Sullivan considèrent comme le meilleur de leur «canon».

Princess Ida

5 janvier 1884 au Savoy Theatre de Londres (246 représentations)

Basée sur un poème de Tennyson, c'est l'histoire d'une princesse féministe médiévale qui repousse toute attention masculine et transforme son château en un collège pour les femmes. Cependant, ses principes s'effritent face à l'amour du prince auquel elle a été fiancée dans son enfance. Loin de ce que notre époque considère comme «politiquement correct», cette œuvre est toujours drôle et est la seule du canon de Gilbert & Sullivan à être complètement écrite en vers.

The Mikado

14 mars 1885 au Savoy Theatre de Londres (672 représentations)

The Mikado s’intéresse aux soucis des habitants de la ville japonaise de Titipu, obligés de plaire à leur strict empereur même si ce dernier a passé un décret condamnant à mort les coureurs de jupons, causant de vives inquiétudes parmi toutes les couches de la population. Depuis sa création jusqu’à nos jours, cette parodie rusée des mœurs britanniques est l’œuvre la plus populaire dans le canon Gilbert & Sullivan, jouée avec succès dans de nombreuses langues et interprétations. Etant toujours aujourd’hui l’un des plus drôles musicals jamais écrits, il reste la pièce de théâtre la plus jouée au XIXe siècle.

Ruddigore

22 janvier 1887 au Savoy Theatre de Londres (288 représentations)

Parodiant les mélodrames si apprécié du public victorien de l'époque, il s’agit de la sombre histoire d'une noble famille forcée, suite à une malédiction, à commettre un crime par jour. Avec des personnages farfelus comme la Folle Margaret, une galerie de peintures hantée revient à la vie et une sensationnelle chanson de fin, «Oh, mes yeux sont complètement ouverts», Ruddigore a ses qualités. Mais le public et les critiques ont estimé que Ruddigore était bien faible surtout après The Mikado, et certains critiques britanniques trouvent le titre (qui invoque les images de «ruddy/bloody gore» soit «rouge sang», directe référence au crime) déplaisant.

The Yeomen of the Guard

3 octobre 1888 au Savoy Theatre de Londres (423 représentations)

La justice sera rendue mais le cours de l'amour vrai ne suit pas un long fleuve tranquille dans ce conte situé dans la tour de Londres pendant le règne sanglant du roi Henry VIII. Jack Point, un musicien ambulant aime son interprète Elsie Maynard, mais Elsie, elle, tombe amoureuse du Colonel Fairfax, un prisonnier condamné. Coups de théâtre et quiproquos se succèdent. Lorsque Fairfax épouse Elsie et est gracié, Point s'effondre de chagrin. Cette œuvre est la plus sérieuse, la moins drôle, du canon et Gilbert et Sullivan la considéraient comme leur meilleure œuvre.
Remarque: lorsque que The Yeomen of the Guard était en préparation, Sullivan travaillait également sur Ivanhoe, un grand opéra basé sur un livret de Julian Sturgis. Malgré une somptueuse production de D'Oyly Carte, ce ne fut pas un succès.

The Gondoliers

7 décembre 1889 au Savoy Theatre de Londres (554 représentations)

Ce spectacle raconte deux histoires. Dans la première, deux gondoliers vénitiens, récemment mariés, sont éloignés de leurs épouses pour gouverner un royaume sur une île. Il semble que l'un d'eux était né pour être roi de ce pays déchiré par la révolution, et ils doivent se comporter comme des régents pendant qu'un inquisiteur espagnol pompeux vérifie lequel est le bon. La seconde histoire est celle du Duc de Plaza Toro, un noble espagnol sans le sou dont la fille est destinée à épouser le vrai roi. En attendant l’identification du vrai monarque, le duc se lance dans les affaires et acquiert une richesse extraordinaire. L’importance des romances et une musique étourdissante fait de cette œuvre l’une des plus connues et des plus souvent jouées de Gilbert & Sullivan, et fut leur dernier grand succès.
Remarque: au cours de la longue série de représentations de The Gondoliers, d'Oyly Carte a remplacé une partie de la moquette usagée du Savoy Theatre. Quand Gilbert a rechigné à partager les frais, Sullivan a soutenu D'Oyly Carte et cette dispute, connue sous le nom de «The Carpet Quarrel», a interrompu le partenariat du fameux trio pendant plusieurs années.

Utopia, Limited

Première londonienne: 7 octobre 1893 au Savoy Theatre de Londres (245 représentations)
Première américaine: 26 mars 1894 au Broadway Theatre de New York

Après avoir enterré leur dispute («The Carpet Quarrel»), Gilbert & Sullivan ont collaboré sur une parodie de britanniques envoyés angliciser un Royaume situé sur une île tropicale. La première fut un triomphe, mais le spectacle déçut rapidement le grand public. Bien que ce spectacle ne soit pas le meilleur de l’équipe, un Gilbert & Sullivan «moyen» reste toujours très divertissant. Quoi qu’il en soit, il s’agit de la première satire politique et sociale de Gilbert depuis H.M.S. Pinafore. La série de représentation a été trop brève pour couvrir les coûts de la somptueuse production.

The Grand Duke

7 mars 1896 au Savoy Theatre de Londres (123 représentations)

Un mesquin petit duc allemand tente de remettre son duché chancelant à une troupe de théâtre – une histoire qui rappelle étrangement Thespis. Malgré quelques chansons charmantes, cette opérette a été une déception pour la plupart des observateurs. Gilbert & Sullivan étaient toujours talentueux, mais leur enthousiasme pour ce genre de projet s'était dissipé. L’œuvre n’a été présentée aux Etats-Unis que quelques décennies plus tard.