2.2.2. Thespis - 26 décembre 1871 au Gaiety Theatre de Londres (64 représentations)

2.2.2.1. Généralités

The Gaiety Theatre construit en 1864 et détruit en 1903
(situé dans le Strand en face de l'actuel Novello Theatre
et de l'Aldwych Theatre)

Gilbert avait exercé pendant quelques temps la profession d'avocat, mais un mauvais avocat, avant de s'illustrer en composant des poèmes ... comiques dans le magazine anglais FUN. Cela lui a ouvert une porte vers une carrière dramatique, elle, plus que réussie en tant que dramaturge et metteur en scène.

Sullivan était l'un des compositeurs de musique "sérieuse" les plus prometteurs de son époque en Angleterre. Mais la vie l'a amené, pour des raisons financières - il aimait beaucoup la vie dépensière de la haute société de l'époque - à composer des morceaux plus légers. Les deux hommes avaient contribué, séparément, à des spectacles musicaux mineurs, mais ni l'un ni l'autre n'avaient encore réalisé que le théâtre musical les rendrait célèbres.

Dans les années 1860, le théâtre musical britannique était constitué de shows de variétés, d'opérettes françaises et d'opéras légers comiques, souvent écrits à la va-vite et donc de facture très négligée.

Ces derniers étaient présentés par John Hollingshead dans le théâtre qu'il dirigeait, le The Gaiety Theatre. C'est Hollingshead qui a passé une commande à Gilbert et Sullivan de créer un opéra léger comique.

Le résultat fut Thespis (1871 - 63 représentations), une parodie mythologique... Jugez plutôt par son pitch: les Dieux grecs du Mont Olympe sont vieux et fatigués et décident de prendre des vacances sur Terre, se faisant remplacer momentanément par une troupe de comédiens !!!

John Hollingshead
Un impresario en avance sur son temps
il a construit le Gaiety Theatre pour améliorer le parc théâtral londonien.

La représentation de Thespis durait seulement une heure et demie, de 21:30 à 23:00, et était jouée comme un «après-spectacle» puisqu’elle était représentée après la comédie de H. J. Byron, Dearer than Life. Cela n'a pas été un très grand succès, et, malgré le talent comique de J.L. Toole (jouant Thespsis), la vivacité de Nelly Farren (dans un costume en argent très … moulant) et le charme de Mlle Clary (au joli visage et à l’anglais approximatif piquant), la pièce a quitté l’affiche après quelques semaines. Il n'est pas facile de dire pourquoi ce fut un échec. Parmi tous les échecs mentionnés par John Hollingshead dans ses «Gaiety Chronicles» – se voulant être une histoire du Gaiety Theatre à la période de sa direction – aucune explication n'est proposée; et dans une brochure publiée beaucoup plus tard, «Good Old Gaiety», tout ce que John Hollingshead affirme à propos de Thespis est qu'elle avait des «défauts».

Mais en fait, si on se base sur les souvenirs et les commentaires des spectateurs de l’époque, on peut affirmer que le grand public de Londres n'était pas tout à fait prêt, en 1871, pour l'humour assez particulier de Gilbert. C'est peut-être la véritable explication. Ou, peut-être, le fait que la troupe était plus douée pour les scènes que pour les numéros chantés. Mais, et c’est important de le souligner, c'était la politique commerciale de M. Hollingshead de changer fréquemment les spectacles qui « entouraient » la pièce principale. Quelle que soit l'explication pour cette courte série de Thespis, le prochain opéra de Gilbert et Sullivan, allait créer la réputation du nouveau duo: Gilbert & Sullivan.

Illustration de Thespis par D. H. Friston dans The Illustrated London News, 1872
Représente Apollo, Mars, Jupiter, Thespis et Mercury

Notons que la plus grande partie de la musique de cet opéra a été perdue et ne peut être jouée actuellement que sur base d'autres musiques de Sullivan et des rares morceaux originaux conservés. Écrit en cinq semaines, Gilbert lui-même a plus tard quelque peu renié l'œuvre en la considérant comme "brute et inefficace."

Mais Thespis a au moins impressionné un spectateur: Richard Carte De d'Oyly, qui n'était alors qu'un apprenti producteur. Mais quatre années vont passer... Quatre années durant lesquelles Gilbert et Sullivan deviennent chacun plus connus dans leurs domaines respectifs mais ne trouvèrent pas l'occasion de retravailler ensembles. Ce n'est donc que quatre ans après Thespis, que Richard Carte De d'Oyly ayant besoin d'un "lever de rideau" en un acte à présenter avant sa production de la La Perichole d'Offenbach à l'Opéra Comique de Londres fit appel à Gilbert et Sullivan afin d'adapter à la scène les poésies satiriques de Gilbert ().

    

2.2.2.2. La distribution à la création

Les Dieux
JUPITER Mr. John Maclean
POLLO Mr. F. Sullivan
MARS Mr. Wood
DIANA Mrs. H. Leigh
MERCURY Miss E. Farren
Les Thespiens
THESPIS Mr. J. L. Toole
SILLIMON Mr. J. G. Taylor
TIMIDON Mr. Marshall
TIPSION Mr. Robert Soutar
PREPOSTEROS Mr. H. Payne
STUPIDAS Mr. F. Payne
SPARKEION Mlle. Clary
NICEMIS Miss Constance Loseby
PRETTIA Miss Berend
DAPHNE Miss Annie Tremaine
CYMON Miss L. Wilson

    

2.2.2.3. Le programme à la création

 

 

 

1.2.2.4. Génèse de l'oeuvre

Avant Thespis

Intérieur du Gaiety Theatre en 1868

L’imprésario et auteur John Hollingshead, le gestionnaire du Gaiety Theatre de Londres depuis 1868, avait produit avec succès un certain nombre de burlesques et d’opérettes. Hollingshead se targuait d’avoir «gardé allumée la lampe sacrée du burlesque».

Gilbert et Sullivan connaissaient chacun le Gaiety et ses artistes. L’œuvre de Gilbert, Robert the Devil (une parodie de l'opéra Robert le Diable) y avait été jouée lors de l’ouverture du théâtre le 21 décembre 1868, avec Nellie Favre dans le rôle-titre et avait tenu l’affiche pendant plus de 100 soirs. Constance Loseby et Annie Tremaine (qui auront toutes deux des rôles dans Thespis) étaient également dans le casting de Robert the Devil. Arthur Sullivan était lui dans le public de cette prestigieuse soirée d'ouverture comme l'un des invités de Hollingshead. Le spectacle fut un grand succès, «reçu par une tempête d'applaudissements». Avec moins de succès, Gilbert avait également écrit une pièce de théâtre en 1869, An Old Score. Hollingshead dira plus tard que la pièce était «trop vraie que nature».

Fin septembre ou début octobre 1871, les programmes du Gaiety Theatre annoncèrent que la «Christmas Operatic Extravaganza» de l'année serait écrite par Gilbert, avec une musique originale par Arthur Sullivan. Il y aurait un rôle majeur pour le comédien populaire J. L. Toole, ainsi que pour Farren, star du burlesque.

Quand et comment le duo Gilbert et Sullivan en sontt venu à collaborer sur Thespis? Nous n'avons aucune certitude. Gilbert était un choix logique. Il avait créé sept opéras et pièces cette année-là sans parler d’une douzaine de burlesques, farces et extravaganzas, il était bien connu dans le monde théâtral de Londres comme un important auteur dramatique comique. Sullivan, lui à la même époque, était principalement connu pour sa musique sérieuse. Cette année-là, il avait composé la cantate On Shore and Sea, des musiques de scène pour The Merchant of Venice de Shakespeare et de nombreux hymnes, dont Onward, Christian Soldiers. Il n'avait que deux opéras-comiques à son crédit, Cox et Box (1866) et The Contrabandista (1867), mais ce dernier datait déjà de plus de quatre ans et avait été un échec.

En septembre 1871, Sullivan avait été engagé comme chef d’orchestre au The Royal National Opera, mais ce fut une catastrophe et il se retrouva vite sans emploi. L'offre de Hollingshead d'un rôle à son frère, Fred Sullivan, l’a sans doute encouragé à composer la musique de Thespis.

Cette production a suscité beaucoup d'intérêt et de spéculation. Ironiquement, la première représentation du modeste Thespis, première collaboration de Gilbert et Sullivan, sera jouée devant une audience bien plus grande que lors des premières londoniennes des 13 autres œuvres qui allaient suivre, car le Gaiety Theatre était le plus grand des cinq théâtres de Londres dans lequel le duo allait travailler.

Composition

Gilbert a eu un automne 1871 très occupé. Sa pièce On Guard a été un échec au Court Theatre, ouvrant le 28 octobre 1871, alors que sa pièce la plus réussie à ce jour, Pygmalion and Galatea, a ouvert le 9 décembre, quelques jours seulement avant le début des répétitions de Thespis. Sullivan, lui, a eu plus de temps après que la production de Manchester du The Merchant of Venice, pour laquelle il avait fourni la musique de scène, ait été créée le 9 septembre.

Gilbert et Sullivan ont tous deux rappelé que Thespis avait été écrit à la hâte. Sullivan a déclaré tout simplement, que «la musique et le livret ont été rédigés très précipitamment». Dans son autobiographie de 1883, Gilbert a lui écrit :

«Soon after the production of Pygmalion and Galatea I wrote the first of many libretti, in collaboration with Mr Arthur Sullivan. This was called Thespis; or, the Gods Grown Old. It was put together in less than three weeks, and was produced at the Gaiety theatre after a week's rehearsal. It ran eighty nights, but it was a crude and ineffective work, as might be expected, taking into consideration the circumstances of its rapid composition».

Gilbert, William Schwenck. 'William Schwenck Gilbert: an Autobiography' in The Theatre: A Monthly Review of the Drama, Music, and the Fine Arts

En 1902, les souvenirs de Gilbert ont étendu le temps de création à cinq semaines :

«I may state that "Thespis" was in no sense a failure although it achieved no considerable success. I believe it ran about seventy nights—a fair run in those days. The piece was produced under stress of tremendous hurry. It was invented, written, composed, rehearsed, and produced within five weeks.»

Townley Searle, A Bibliography of Sir William Schwenck Gilbert with Bibliographical Adventures
in the Gilbert & Sullivan Operas, New York: Burt Franklin (1968)

L’estimation de 5 semaines de Gilbert est en contradiction avec d'autres faits apparemment incontestables. Le neveu de Sullivan, Herbert Sullivan, a écrit que le livret existait déjà avant que son oncle soit impliqué dans le projet: «Gilbert a montré à Hollingshead le livret d'une Extravaganza, Thespis, et Hollingshead l’a immédiatement envoyé à Sullivan pour qu’il y travaille.» Gilbert réalisait généralement une esquisse de ses livrets quelques mois avant une production, mais n'a jamais finalisé un livret avant d'avoir un engagement ferme. A tout le moins, un brouillon de l'intrigue doit avoir existé avant le 30 octobre, comme le confirme une lettre à cette date de l'agent de Gilbert à R. M. Field du Boston Museum Theatre, qui dit :

«At Xmas will be produced at the Gaiety Theatre, a new and original Opera Bouffe in English, by W. S. Gilbert, Esq., & Arthur Sullivan, Esq. does the new music. It is expected to be a Big Thing—and the purport of my present letter to you is—first—to send you (this day) rough sketch of the piece for your own reading, and secondly to ask you—if you care and will cause the piece to be rightly protected—with a view to sale in all places possible in the United States. ... Messrs. G. & S. are now hard at work on said piece.»

Gilbert a fait, en fait, conclure un accord avec Field, et le premier livret publié mentionnait: «Mise en garde aux pirates américains. — Le droit d'auteur des dialogues et de la musique de cette pièce, pour les États-Unis et le Canada, sont en la possession de M. Field, du Boston Museum, par convention, datée du 7 décembre 1871. » Nous n’avons aucune trace montrant si Field a lui-même produit une version du spectacle aux Etats-Unis. Les inquiétudes de Gilbert concernant le piratage du droit d'auteur américain laissaient présager des difficultés que lui et Sullivan allaient rencontrer plus tard avec les productions «piratées» non autorisées de H.M.S. Pinafore, de The Mikado et de leurs autres œuvres populaires. Quoi qu’il en soit, le livret a été «publié et distribué» à Londres à la mi-décembre 1871.

Production

La pièce devant ouvrir le 26 décembre, Gilbert a fait une lecture du livret à la troupe le 14 décembre, mais Toole, qui jouait le rôle principal de Thespis, était absent – encore en tournée dans les provinces britanniques jusqu'au 18 décembre. Il a ensuite joué neuf représentations au Gaiety Theatre dans les six jours qui ont immédiatement suivi son retour et certains autres acteurs avaient des engagements similaires. En outre, Hollingshead avait engagé la troupe pour jouer une pantomime au Crystal Palace le 21 décembre, qui comprenait bon nombre d’acteurs de Thespis. Pour tout compliquer encore, si c’est possible, Thespis devait se jouer comme un après-spectacle après la comédie de H. J. Byron, Dearer than Life, qui partageait un grand nombre de ses acteurs, y compris Toole et Fred Sullivan et devait être répétée en même temps.

Malgré le peu de temps disponible pour les répétitions, Sullivan a rappelé que Gilbert a insisté pour que le chœur joue un rôle majeur, comme il le ferait dans leurs futurs opéras:

«Until Gilbert took the matter in hand choruses were dummy concerns, and were practically nothing more than a part of the stage setting. It was in Thespis that Gilbert began to carry out his expressed determination to get the chorus to play its proper part in the performance. At this moment it seems difficult to realise that the idea of the chorus being anything more than a sort of stage audience was, at that time, a tremendous novelty. In consequence of this innovation, some of the incidents at the rehearsal of Thespis were rather amusing. I remember that, on one occasion, one of the principals became quite indignant and said, 'Really, Mr. Gilbert, why should I stand here? I am not a chorus-girl!' to which Gilbert replied curtly, 'No, madam, your voice is not strong enough, or no doubt you would be.'»

Lawrence, Arthur (1899). Sir Arthur Sullivan: Life-Story, Letters, and Reminiscences. London: James Bowden.

Opening night

Lors de la première, le spectacle n’avait pas été assez répété, comme l'ont noté plusieurs critiques, et l’œuvre nécessitait encore de nombreuses coupures: la direction du Gaiety avait prévenu le public que le spectacle se terminerait vers 23:00 (important à l’époque car les chariots devait être apprêtés pour venir chercher les spectateurs) mais Thespis se jouait toujours après minuit. The Orchestra a indiqué que «à peine un acteur était plus que ‘à peu près bien’ dans son rôle». The Observer a fait observer que «le jeu, comme l’œuvre, devront être retravaillé avant de pouvoir être honnêtement critiqué... l'opéra n'était pas prêt». Le Daily Telegraph a suggéré qu’«il faut considérer la représentation d’hier soir comme une répétition générale... Lorsque Thespis se terminera à l'heure prévue par le Gaiety, et lorsque l'opéra aura vraiment été répété, on pourra lui trouver quelques qualités».

 Certains critiques ne voyaient pas passé l'état de la production de désarroi. The Hornet a sous-titré sa critique: «Thespis; ou, les dieux devenu vieux et FASTIDIEUX!». The Morning Advertiser a trouvé qu’il s’agissait d’«un galimatias morne et ennuyeux en deux actes racontant une histoire... grotesque sans esprit, avec une musique médiocre et sans vivacité... mais toutefois pas entièrement dépourvue de mélodie... Le rideau est tombé devant un public baillant de fatigue». Mais d'autres ont trouvé de nombreux aspects à admirer dans cette œuvre, malgré la mauvaise représentation lors de la première. The Illustrated Times a écrit:

«It is terribly severe on Mr. W. S. Gilbert and Arthur Sullivan, the joint authors of Thespis, that their work was produced in such a crude and unsatisfactory state. Thespis on its own merits—merits of literary worth, merits of fun, merits of song writing deserves to succeed; but the management has crippled a good play by insufficiency of rehearsals and a want of that requisite polish and aplomb without which these merry operas are useless. I must state, however, that Thespis is well worth seeing; and when it has been corrected and attracts the proper Gaiety audience, it will hold its own bravely. It is a pity, indeed, that such a play, so rich in humour and so delicate in music, was produced for the edification of a Boxing-Night audience. Anything would have done for such an occasion.... Unless I am very much mistaken, and despite the hisses of Boxing-Night... the ballads and wit of Mr. Gilbert [and] the pretty strains of Mr. Arthur Sullivan... will carry Thespis through and make it—as it deserves to be—the most praiseworthy piece of the Christmas season».

Clement Scott, écrivant dans le Daily Telegraph, a eu une réaction majoritairement favorable :

«Possibly a holiday audience is disinclined to dive into the mysteries of heathen mythology, and does not care to exercise the requisite intellect to unravel an amusing, and by no means intricate, plot.... Certain it is, however, that the greeting which awaited Thespis, or The Gods Grown Old, was not so cordial as might have been expected. The story, written by Mr. W. S. Gilbert in his liveliest manner, is so original, and the music contributed by Mr. Arthur Sullivan so pretty and fascinating, that we are inclined to be disappointed when we find the applause fitful, the laughter scarcely spontaneous, and the curtain falling not without sounds of disapprobation. Such a fate as this was certainly not deserved, and the verdict of last evening cannot be taken as final. Thespis is too good to be put on one side and cold-shouldered in this fashion: and we anticipate that judicious curtailment and constant rehearsal will enable us shortly to tell a very different tale».

The Observer a commenté, «… nous avons des auteurs et des musiciens aussi talentueux que les français... Le sujet de Thespis est incontestablement drôle... M. Arthur Sullivan a rejoint avec cœur l'esprit comique de M. Gilbert: il l’a égayé avec une musique fantaisiste et délicieuse».

Représentations suivantes

Beaucoup d'écrivains du début du XXe siècle ont perpétué le mythe que Thespis s’est joué seulement un mois et a été considéré comme un échec. En fait, il s’est joué jusqu'au 8 mars. Des neuf nouvelles pantomimes de Londres créées lors de la période des fêtes 1871 – 72, cinq ont fermé avant Thespis. Par sa nature-même, le genre ne se prêtait pas aux longues séries, et les neuf avaient fermé à la fin du mois de mars. En outre, le Gaiety Theatre présentait habituellement des productions qui restaient à l’affiche deux ou trois semaines; la série de Thespis peut donc être considérée comme extraordinairement longue pour ce théâtre.

 Comme ils le feraient avec tous leurs opéras, Gilbert et Sullivan ont fait des coupes et des modifications après la première représentation. Deux jours après l'ouverture, Sullivan a écrit à sa mère: «J'ai rarement vu quelque chose de si beau en scène. La première a été bien accueillie, mais la musique a été mal interprétée et le chanteur a chanté un demi-ton trop haut, de sorte que l'enthousiasme du public n’est pas venu jusqu’à moi. Hier soir, j'ai coupé la chanson, la musique était parfaite et par conséquent j'ai eu un rappel très enthousiaste à la fin de l'acte II». Le spectacle a atteint un niveau très respectable, et les critiques qui assistèrent plus tard au spectacle étaient beaucoup plus enthousiastes que celles de l’opening night.

Lors de la troisième, le London Figaro pouvait déclarer: «Je dois dire qu’actuellement, il n’y a plus un seul accroc lors de la représentation. Les applaudissements et le plaisir évident des spectateurs de bout en bout le prouvent, la pièce durant deux heures». Le 6 janvier 1872, le Penny Illustrated Paper a commenté que «L’extravaganza de M. Gilbert au Gaiety Theatre a toute la faveur de public, à juste titre». Le 9 janvier, le Daily Telegraph a signalé une visite de son Altesse royale, le duc d'Édimbourg. Le 27 janvier, le Illustrated Times a fait remarquer qu’«Un amateur de théâtre ne réussira pas à trouver une place au Gaiety Theatre... Thespis peut, après tout, se vanter du succès qu’on lui avait prédit». Land and Water a écrit le 3 février que «Thespis est maintenant en parfait état de fonctionnement».

Les représentations de Thespis furent interrompues le 14 février 1872, le mercredi des cendres, les théâtres de Londres s'abstenant de présenter des spectacles en costumes par respect pour la fête religieuse. A la place, un «divertissement varié» a été présenté au Gaiety, comprenant des ventriloques, des numéros avec des chiens et, par pure coïncidence, un sketch parodiant le jeune acteur George Grossmith, qui, quelques années plus tard, deviendra le comédien principal de Gilbert et Sullivan.

Le 17 février, Henry Sutherland Edwards a écrit dans Musical World: «Dans presque toute conjonction de musique et de mots, il y a un sacrifice de l'un à l'autre; mais dans Thespis... de bonnes occasions ont été données à la musique; et la musique magnifie le texte». Des commentaires similaires ont continué à paraître jusqu’au début mars, fermeture de Thespis.

Mlle. Clary
la Sparkeion originale
au profit de qui la dernière représentation de Thespis avec la musique originale fut donnée

La dernière représentation – qui sera aussi la dernière à laquelle les auteurs assisteront, le spectacle n’ayant jamais été repris de leur vivant – a eu lieu deux mois plus tard, le 27 avril, à une matinée au profit de Mlle Clary, la Sparkeion originale. Normalement, dans ce genre de circonstance, l’artiste choisit un spectacle qui a beaucoup de chances de bien se vendre, puisque les recettes lui seront reversées (diminuées des dépenses bien sûr), et que les billets sont généralement proposés à des prix «gonflés». L'actrice était une des stars du Gaiety Theatre, «non seulement grâce à sa voix mais aussi grâce à son délicieux accent français et, bien sûr, sa beauté». Certains parlaient «du charme de Mlle Clary, avec son joli visage et son magnifique anglais approximatif». Elle avait été magnifique comme Sparkeion, et sa chanson de l'acte II, «Little Maid of Arcadee», est la seule qui ait été publiée.

Par après...

Après la production de Thespis, Gilbert et Sullivan se sont séparés, ne se réunissant que trois ans plus tard, avec Richard d'Oyly Carte comme manager, pour produire Trial by Jury en 1875. Lorsque cette œuvre a été un succès inattendu, des discussions eurent rapidement lieu envisageant une reprise de Thespis pour les fêtes de Noël 1875. Gilbert a écrit à Sullivan:

«They seem very anxious to have it and wanted me to name definite terms. Of course I couldn't answer for you, but they pressed me so much to give them an idea of what our terms would be likely to be that I suggested that possibly we might be disposed to accept two guineas a night each with a guarantee of 100 nights minimum. Does this meet your views, & if so, could you get it done in time. I am going to re-write a considerable portion of the dialogue».

 Ainger, Michael (2002). Gilbert and Sullivan – A Dual Biography. Oxford: Oxford University Press.

La reprise proposée a été mentionnée dans plusieurs autres lettres tout au long de l'automne 1875, jusqu'à ce que le 23 novembre, Gilbert écrive: «Je n'ai plus rien entendu au sujet de Thespis. Il est surprenant de voir la vitesse à laquelle ces capitalistes se tarissent sous l'influence magique du mot ‘acompte’». En 1895, Richard d'Oyly Carte se battant pour retrouver un succès au Savoy Theatre, Gilbert lui a une nouvelle fois proposé une reprise de Thespis, mais l'idée n'a pas été suivie. Aucune trace de la musique de Thespis n'existe plus depuis 1897, et des chercheurs ont inspecté de très nombreuses collections existantes. A l'exception de deux chansons et des musiques de ballet, la partition est considérée aujourd’hui comme perdue.

On n’a aucune bonne raison expliquant cette absence de reprise de Thespis. Certains commentateurs spéculent que Sullivan a utilisé la musique dans ses autres opéras. Si cela était vrai, cela permettrait de justifier pourquoi une reprise a été impossible. Mais on n’a aucune preuve que Sullivan l'ai fait. Une autre explication possible est que Gilbert et Sullivan en sont venu à penser que Thespis – avec ses filles en collants et jupes courtes mais aussi tout cet humour burlesque – était le genre de spectacle qu'ils souhaitaient maintenant éviter. Ils ont plus tard renoncé aux rôles travestis et aux robes révélant trop les formes de leurs actrices. Ils ont fait publiquement connaître leur désapprobation de ce genre. En 1885, Hollingshead a écrit à la Pall Mall Gazette: «M. Gilbert est un peu sévère au sujet du burlesque, genre qu'il participa beaucoup à populariser dans l'ancien temps avant qu'il invente ce que je peux appeler le burlesque en vêtements longs. … Monsieur Gilbert jamais s'est opposée aux robes de Robert the Devil ni aux robes de Thespis».

En 1879, Sullivan, Gilbert et Carte étaient au milieu d'une bataille juridique avec les anciens directeurs de la Comedy Opera Company, qui avait produit H.M.S. Pinafore. Sullivan a écrit à Hollingshead:

«You once settled a precedent for me which may just at present be of great importance to me. I asked you for the band parts of the Merry Wives of Windsor... and [you] said, 'They are yours, as our run is over....' Now will you please let me have them, and the parts of Thespis also at once. I am detaining the parts of Pinafore, so that the directors shall not take them away from the Comique tomorrow, and I base my claim on the precedent you set.»

 Rees, Terence (1964). Thespis – A Gilbert & Sullivan Enigma. London: Dillon's University Bookshop.

Productions modernes

Après la dernière représentation au Gaiety Theatre en 1872, Thespis semble ne plus avoir été joué avant 1953, bien qu'une tentative de «reconstruction» dans les années 1940 ait été découverte. Tillett et Spencer, qui ont redécouvert la musique du ballet, identifient une vingtaine de reconstructions distinctes de Thespis entre 1953 et 2002. Environ la moitié d'entre elles utilisent de la musique empruntée à d'autres œuvres de Sullivan; les autres utilisent une nouvelle musique pour tout, à l’exception des chansons dont on a encore la partition, et certains-même re-composent aussi ces chansons-là. Aucune version n'a été véritablement mémorable.

L’historien du théâtre Terence Rees a développé une version du livret qui cherche à corriger les nombreuses erreurs du livret «survivant». Rees a aussi réalisé une version, basée sur le livret, qui comprenait quelques paroles interpolées d'opéras de Gilbert (mais pas de Sullivan) dans le but de remplacer les chansons manquantes. Une partition a été fournie par Garth Morton, basée sur la musique d’opéras moins connus de Sullivan, et cette version a été enregistrée. Une autre version avec une partition de Bruce Montgomery a été montée à plusieurs reprises, notamment en 2000 à l’International Gilbert and Sullivan Festival. En 1996, une version avec une nouvelle musique de Quade Winter a été produite par l’Ohio Light Opera.

 

1.2.2.5. Commentaires artistiques

Plus qu'un simple burlesque

Thespis était en avance sur les autres burlesques présentés habituellement au Gaiety Theatre. François Cellier a rappelé beaucoup plus tard:

«I retain a dim recollection of witnessing the piece and being impressed with the freshness of Gilbert's libretto, especially as regards the lyrics, which were, indeed, a treat to read after the vapid, futile jingle of rhymes without reason which had hitherto passed muster on those degenerate days. To all play-goers it was a new "sensation" in musical plays. As for Arthur Sullivan's music, need I say how every number charmed and charmed again?»

Cellier, François; Cunningham Bridgeman (1927). Gilbert, Sullivan and D'Oyly Carte: Reminiscences of the Savoy and the Savoyards. London: Sir Isaac Pitman & Sons, Ltd.

Plusieurs critiques ont suggéré que le spectacle a pu être trop sophistiqué pour son public — ou du moins, le public qui a assisté à la première représentation. Le Times écrit:

«The dialogue throughout is superior in ability and point to that with which ordinary burlesque and extravaganza have familiarized us; so much so, in fact, that it was a daring experiment to produce such a piece on such a night. It met, however, with an excellent reception, and on any other occasion than Boxing Night the numerous merits of the piece cannot fail to secure for it in the public estimation a high place among the novelties of the season.»

Allen, Reginald (1975). The First Night Gilbert and Sullivan (Centennial ed.). London: Chappell & Co. Ltd.

D'autres critiques de l’Opening Night ont émis un avis similaire: Sporting Life a suggéré que :

«It may be that they looked for something less polished than Mr. Gilbert's verse, and went for something broader and coarser than that delightful author's humour. It may be, too, that Thespis was a little—I only say, just a little—'over their heads'.»

Rees, Terence (1964). Thespis – A Gilbert & Sullivan Enigma. London: Dillon's University Bookshop.

The Orchestra a émis un sentiment similaire:

«In fact, both music and idea were somewhat over the heads of the audience. »

Rees, Terence (1964). Thespis – A Gilbert & Sullivan Enigma. London: Dillon's University Bookshop.

Le livret

L'intrigue de Thespis, avec ses dieux âgés et fatigués de leur vie dans l'Olympe, est semblable à certains opéras d'Offenbach, notamment Orphée aux Enfers. Dans Orphée aux Enfers, comme dans Thespis, la mythologie classique est impitoyablement parodiée, en particulier les dieux de l'Olympe. Dans Thespis, les dieux échangent leurs rôles avec des acteurs et descendent sur terre; dans Orphée aux Enfers, les dieux descendent aux enfers pour passer d'agréables vacances loin de la trop ennuyeuse perfection. Le livret d’Offenbach – même si Crémieux et Halévy l’ont concrètement écrit, l'idée était de Offenbach – place Orpheus, le grand musicien, au centre de l’intrigue; en revanche, le livret de Gilbert se concentre sur Thespis, le chef de la troupe d’acteurs. Alors que cela peut être une simple coïncidence, on pourrait dire qu’Offenbach met la musique au centre de son opérette, alors que Gilbert y met le dramaturge.

Le livret a été salué par plusieurs biographes et historiens. On a dit que «le dialogue contient de nombreuses caractéristiques authentiques de Gilbert». Un autre a trouvé «le livret enjoué et étincelant». Sidney Dark et Rowland Gray ont écrit que «le livret de Thespis est déjà du véritable Gilbert, le Gilbert que de nos jours tout le monde aime... Thespis souligne une fois de plus que le talent artistique de Gilbert n'a guère été affecté au fil des années. Plusieurs de ses chansons pourraient bien être apparues dans les opéras plus tard.» Ils soulignent le «I'm the celestial drudge» de Mercure dans Thespis, qui anticipe le «Rising early in the morning» de Giuseppe dans The Gondoliers. Isaac Goldberg estime que Thespis regarde bien plus souvent vers l’avenir qu’il ne s’appuie sur le passé. On y trouve déjà les grandes caractéristiques de toute son œuvre et on imagine déjà l’un ou l’autre personnage des œuvres de la maturité. Les dialogues sont déjà comiques, et, il est vrai, vole un peu trop haut pour les spectateurs du Gaiety de 1871».

Goldberg a écrit en 1929 que le livret semble être totalement original et ne s’être inspiré d’aucune source antérieure, tant dans le burlesque que dans les ballades. En réalité, Gilbert avait écrit une série de sketchs humoristiques parodiant les mythes grecs, principalement les héros de l'Iliade, pour le magazine illustré Fun en 1864, et Pygmalion and Galatea, qu'il avait créé juste avant Thespis, abordait, avec plus de sérieux, la mythologie grecque. A contrario, Jane W. Stedman fait remarquer que Thespis est un regard en arrière vers l'opéra-bouffe français, mais qu’il comporte déjà un scénario gilbertien classique où des étrangers pénètrent et affectent une société définie, souvent pour provoquer le pire. Elle compare la troupe de théâtre de Thespis aux politiciens qui remodèlent la féerie dans la pièce de Gilbert de 1873, The Happy Land, ou aux anglais qui réforment la nation sur l’île d'Utopia dans Utopia, Limited (1893). Des éléments de Thespis apparaissent également dans le dernier opéra de Gilbert et Sullivan, The Grand Duke (1896), où une troupe de théâtre remplace le souverain et décide de «faire revivre les souvenirs classiques d'Athènes de la grande époque».

La musique

La composition de Sullivan a généralement reçu un accueil élogieux, bien que les critiques soulignèrent — comme ils le feront tout au long de sa carrière — que ses compisations pour le théâtre musical étaient bien en-dessous de ses capacités. Dans le Standard, A. E. T. Watson a écrit:

«Mr. John Hollingshead... has judiciously called on Mr. W. S. Gilbert to furnish him with an original opera-extravaganza, and entrusted its musical setting to Mr. Arthur Sullivan. From the association of these two names the most pleasing result has for some weeks past been anticipated, which the success of last evening fully justified.... Mr. Gilbert in Thespis has happily provided the composer with everything he could desire, mastering the character of opera-extravaganza, which precludes the exercise of the highest flights of genius of which a musician is capable and sets a limit to the exercise of his talents.»

Fitz-Gerald, S. J. Adair (1924). The Story of the Savoy Opera. London: Stanley Paul & Co., Ltd.

Clement Scott dans le Daily Telegraph a trouvé que Thespis «ne comportait aucune musique ambitieuse». Mais, a-t-il ajouté, «la composition est majoritairement mélodieuse, toujours jolie, souvent suggestive, les chants et les danses sont tout à fait en accord avec la conception de l'auteur... Certaines des chansons ne seront pas éphémères, et l'impression générale causée par la musique, c'est qu'elle mérite bien plus qu'un intérêt passager.»

La ressemblance par rapport aux modèles français a été beaucoup commentée. Vanity Fair a estmé que «la musique dans Thespis est charmante dans l'ensemble, et se pose pour la première fois comme une rivale de celle d'Offenbach. Thespis est aussi bon que Orphée aux Enfers» Un autre a écrit:

«Mr. W. S. Gilbert and Mr. Arthur Sullivan have attempted, with not a little success, to imitate French comic opera, concerning which we have heard so much for the last half-dozen years.... In these days—when the French critics are savagely turning round on us, and calling us pickpockets—it is not disagreeable to find that we have authors and musicians quite as talented as our neighbours.... Mr. Sullivan has certainly persuaded us of one thing—that a musician can write to any metre.»