2.2.3. Trial by Jury - 25 mars 1875 au Royalty Theatre de Londres (131 représ.)

2.2.3.1. Généralités

Troisième page du programmpe de 1875 de Trial by Jury

Quatre années ont passé depuis la création de Thespis, quatre années durant lesquelles Gilbert et Sullivan deviennent chacun plus connus dans leurs domaines respectifs mais ne trouvèrent pas l'occasion de retravailler ensembles. Ce n'est donc que quatre ans après Thespis, que Richard Carte De d'Oyly ayant besoin d'un "lever de rideau" en un acte à présenter avant sa production de la La Perichole d'Offenbach au Royalty Theatre de Londres fit appel à Gilbert et Sullivan afin d'adapter à la scène les poésies satiriques de Gilbert.

Le problème avec cette ouverture de rideau de trente cinq minutes à peine écrite par Gilbert et Sullivan, est qu'elle a complètement éclipsé La Perichole qui devait, bien sûr, être le clou de la soirée. Trial by Jury est devenu dès lors le sujet de conversation du "Tout Londres branché", comme on le dirait à notre époque.

Le 25 mars 1875, Trial by Jury a ouvert au Royalty Theatre, et cette œuvre pleine d'esprit, très harmonieuse et très «british» a été un hit immédiat auprès des Londoniens et sera jusqu'à la fermeture estivale du Royalty Theatre le 12 juin. Trial by Jury était encore à l’affiche quand le théâtre a rouvert le 11 octobre 1875. La fermeture de la saison Dolaro, le 18 décembre 1875, a marqué la fin officielle des représentations de Trial by Jury après un total de 131 représentations. Mais clairement Trial by Jury continuait à trouver la faveur des amateurs de théâtre. A partir du 13 Janvier 1876 jusqu'au 5 mai 1876, le Trial by Jury fut à l’affiche de l'Opéra Comique (sous la gestion de Charles Morton) pour une série de 96 représentations et encore du 3 mars au 26 mai 1877 au Royal Strand Theatre amenant le nombre total de représentations pendant ses deux premières années à presque de 300.

Trial by Jury était une délicieuse satire des moeurs de l'époque: une jeune fille se plaint devant le tribunal qu'un jeune homme lui ayant fait une promesse de mariage a décidé d'en épouser une autre. Le juge et le jury, exclusivement masculins, sont séduits par la plainte de la jeune fille alors que le public majoritairement féminin présent à l'audience soutient le beau jeune homme accusé. Il tente de se défendre en disant qu'il est un très mauvais parti (alcool, caractère, ...). Le juge finira par trouver une sentence exemplaire: épouser lui-même la jeune fille.

Une scène de Trial by Jury illustrée dans le magazine Illustrated Sporting and Dramatic News du 1er mai 1875

Les caractères sont très typés: le jeune homme est un play-boy malicieux, la belle et jeune plaintive tente de séduire sans aucune gêne (cf dessin ci-dessus) les hommes du jury et le juge est pour le moins immoral.

On retrouve dans cette pièce plusieurs thèmes qui seront récurrents dans toute l'œuvre de Gilbert et Sullivan:

  • des hommes incompétents qui se sont fait une place au soleil dans la fonction publique

  • les méandres de l'amour vrai qui vous emmènent parfois dans des chemins inattendus

  • un dédain effroyable pour les femmes de plus de 40 ans

Fred Sullivan dans The Learned Judge

Un simple exemple, la chanson Learned Judge (chantée à l'origine par le frère Frederic de Sullivan) dépeint la manière critiquable qui a amené le juge à exercer sa fonction:

At Westminster Hall I danced a dance,
Like a semi-despondent fury;
For I thought I never
Should hit on a chance
Of addressing a British Jury.
But I soon got tired
Of third-class journeys,
And dinners of bread and water;
So I fell in love
With a rich attorney's
Elderly, ugly daughter.

The rich attorney,
He jumped with joy,
And replied to my fond professions:
"You shall reap the rewards
Of your pluck, my boy,
At the Bailey and
Middlesex sessions.
"You'll soon get used
To her looks," said he,
"And a very nice girl
You will find her!
She may very well pass
For forty-three
In the dusk,
With a light behind her!"

Il faut également noter qu'il s'agit de la seule et unique œuvre de Gilbert et Sullivan à être entièrement chantée, sans textes "parlés".

Trial by Jury a été présentée la même année à Londres que The Black Crook, une œuvre venant des Etats-Unis.

Là où l'extravagance américaine a offert un spectacle sans aucun esprit, la pièce de Gilbert et Sullivan a incarné l'esprit sophistiqué. Aujourd'hui, The Black Crook a terriblement vieilli et il est impossible d'en imaginer un revival, alors que Trial by Jury continue à enchanter chaque année de nombreux spectateurs et est d'ailleurs très souvent choisi par des troupes d'amateur.

2.2.3.2. Génèse de l'oeuvre

La genèse de Trial by Jury a commencé en 1868, quand Gilbert a écrit une page illustrée de dessins pour le magazine FUN intitulée Trial by Jury: An Operetta. S'appuyant sur sa formation et brève pratique d’avocat, Gilbert décrit un procès de «rupture de promesse» qui tourne mal, parodiant la loi, les avocats et le système juridique. (Dans l'Angleterre victorienne, un homme pouvait être condamné à verser des indemnités s’il n’épousait une femme avec qui il était fiancé). Les grandes lignes de cette histoire sont les mêmes que celles du futur opéra. La satire prend brusquement fin: au moment où l’attirante plaignante passe à la barre des témoins, le juge saute dans ses bras et promet de l'épouser, alors que dans l'opéra, l'affaire est bien plus élaborée.

En 1873, Gilbert persuade le directeur d'opéra et compositeur Carl Rosa de transformer cette ébauche en un livret d'un opéra en un acte. Rosa devait composer la musique et Euphrosyne Perside-Rosa, sa femme et amie de longue date de Gilbert, devait chanter le rôle de la plaignante, dans le cadre d'une saison dédiée à l'opéra anglais que Rosa avait prévu de présenter au Theatre Royal Drury Lane. Mais Euphrosyne est morte en couche en 1874, et Carl Rosa a abandonné le projet. Plus tard dans la même année, Gilbert a proposé le livret à l'impresario Richard d'Oyly Carte, mais Carte ne connaissait aucun compositeur disponible pour composer la musique de ce projet.

Au même moment, Sullivan envisageait un retour vers le monde de l'opérette: Cox and Box, son premier opéra-comique, avait été repris à Londres en septembre 1874. En novembre, Sullivan s’était rendu à Paris et avait pris contact avec Albert Millaud, l’un des librettistes des opérettes d'Offenbach. Mais il revint à Londres bredouille et se mit à travailler sur une musique de scène pour une production de The Merry Wives of Windsor au Gaiety Theatre. Au début de 1875, Carte gérait le Royalty Theatre de Selina Dolaro, et il avait besoin d'un petit opéra en un acte pour être joué avant La Périchole d’Offenbach, qui devait ouvrir le 30 janvier (avec Fred Sullivan dans la distribution) et dans laquelle Selina Dolaro tiendrait la tête d’affiche. Carte a alors demandé à Sullivan de composer «quelque chose» pour le théâtre et annonça dans The Times: «En préparation, un nouvel opéra-comique composé expressément pour ce théâtre par M. Arthur Sullivan dans lequel apparaîtront Madame Dolaro et Nellie Bromley. » C’est alors que Carte s’est souvenu de la proposition de Gilbert, Trial by Jury, et savait que Gilbert avait travaillé avec Sullivan pour créer Thespis. Il a proposé à Gilbert que Sullivan écrive la musique de son projet.

Gilbert a alors pris contact avec Sullivan et lui a lu son livret le 20 février 1875. Sullivan a tout de suite été enthousiaste. Il se rappellera plus tard que Gilbert, lui, doutait:

«Gilbert read it through ... in the manner of a man considerably disappointed with what he had written. As soon as he had come to the last word, he closed up the manuscript violently, apparently unconscious of the fact that he had achieved his purpose so far as I was concerned, inasmuch as I was screaming with laughter the whole time»

Ainger, Michael (2002). Gilbert and Sullivan – A Dual Biography. Oxford: Oxford University Press. ISBN 0-19-514769-3.

Trial by Jury, annoncé comme «A Novel and Original Dramatic Cantata» lors des premières annonces publicitaires, a été composé et répété en quelques semaines.

La collaboration de Gilbert et Sullivan a donné une œuvre pleine d'esprit, mélodieuse et très «anglaise», en réel contraste avec les burlesques et les opérettes françaises qui dominaient la scène musicale londonienne à ce moment-là.

Initialement, Trial by Jury, qui durait à peu près une demi-heure, était la troisième œuvre jouée dans la soirée, dont l'attraction principale était La Périchole (mettant en vedette Dolaro comme le personnage-titre, Fred Sullivan comme Don Andres et Walter H. Fisher comme Piquillo) et l’ouverture de soirée une farce en un acte Cryptoconchoidsyphonostomata. Cette dernière a été immédiatement remplacée par d'autres levés de rideau. Arthur Sullivan a dirigé l’orchestre le soir de la première nuit avant de céder la place au directeur musical du théâtre, B. Simmons, pour les autres représentations. Le frère du compositeur, Fred Sullivan, jouait le rôle du juge, et Nellie Bromley incarnait la plaignante. L'un des choristes, W. S. Penley, a été promu en novembre 1875 et a repris le rôle de président du Jury et a eu un fort impact sur le public avec ses mimiques amusantes. En mars 1876, il remplace temporairement Fred Sullivan dans le rôle du juge, lorsque la santé de Fred, atteint de tuberculose, s’est aggravée. Avec ce nouveau remplacement, Penley allait vraiment débuter une brillante carrière d’acteur comique. Fred Sullivan meurt en janvier 1877.

Les œuvres d'Offenbach étaient alors à l'apogée de leur popularité en Grande-Bretagne, mais Trial by Jury s'est révélé encore plus populaire que La Périchole, devenant un succès inattendu. Trial by Jury a attiré les foules et a continué à se jouer après la fermeture de La Périchole. Comme le Royalty Theatre fermait pour l'été en 1875, Dolaro a organisé une tournée en Angleterre et en Irlande. La pièce a été reprise au Royalty Theatre en 1875 et fut repris pour à Londres en 1876 à l'Opera Comique et en 1877 au Strand Theatre.

Trial by Jury devint bientôt le spectacle en un acte rêvé à jouer avant toute production à soutenir à Londres. Et, en dehors de Londres, les grandes tournées théâtrales britanniques l’ont ajouté à leur répertoire dès 1877. La production originale est même partie pour un tour du monde organisée par Emily Soldene, assistante de l'Opera Comique, qui a été jusqu’en Australie. Des productions non autorisées, que l’on qualifierait aujourd’hui de «pirates», ouvrirent rapidement en Amérique, en profitant du fait que les tribunaux américains ne tenaient pas compte des droits d'auteur étrangers. Il est aussi devenu prisé dans le cadre de la tradition victorienne des «benefit concerts», où la communauté théâtrale se rassemblait pour amasser des fonds pour les acteurs et les actrices dans le besoin ou à la retraite. La D'Oyly Carte Opera Company continua à jouer l’œuvre pendant plus d’un siècle, licenciant la pièce à des compagnies amateurs et professionnelles étrangères, tels que la J. C. Williamson Gilbert and Sullivan Opera Company. En 1961, l’œuvre est tombée dans le domaine public, ce qui veut dire qu’il ne faut plus demander d’autorisation pour la jouer et qu’il n’y a plus de droits d’auteurs à payer. La popularité durable de l’œuvre depuis 1875 en fait, selon le spécialiste universitaire Kurt Gänzl, l’opérette en un acte britannique ayant eu le plus de succès de tous les temps.

Le succès de Trial by Jury allait encourager une nouvelle collaboration entre Gilbert et Sullivan, mais des difficultés surgirent. Des projets pour écrire une nouvelle œuvre commanditée par Carl Rosa en 1875 échouèrent parce que Gilbert était trop occupé avec d'autres projets, et une reprise à la Noël 1875 de Thespis par Richard d'Oyly Carte a échoué lorsque que les financiers ne suivirent pas. Gilbert et Sullivan ont continué leur carrière séparément, bien que tous deux ont continué à écrire des opérettes, dont:

  •  The Zoo, l’œuvre suivante de Sullivan qui a ouvert en juin 1875 alors que Trial by Jury se jouait encore

  •  Eyes and No Eyes, de Gilbert, créée un mois plus tard, suivie par Princess Toto en 1876.

En fait, Gilbert et Sullivan n'allaient plus travailler ensemble avant 1877 et The Sorcerer.