2.2.4. The Sorcerer - 17 novembre 1877 à l'Opéra Comique de Londres (178 représentations)

Le programme lors de la création

Gilbert et Sullivan considéraient tous deux la création d'opérettes comme un amusement, un loisir presque. Mais Richard Carte De d'Oyly les a persuadés du contraire et les a poussés à se lancer dans un grand projet.

Pour The Sorcerer (1877 - 178 représentations), Gilbert repartit de l'un de ses anciens textes qu'il retravailla pour lui donner plus de consistance. L'histoire tournait autour d'une potion magique qui avait pour résultat de faire tomber les gens amoureux des ... mauvais partenaires.

Le spectacle se moquait des grandes notions de la morale victorienne telles que la propriété sociale ou la distinction entre les classes. Mais tout cela était exprimé de manière tellement polie, pleine d'esprit et respectable que personne n'a vraiment été offensé.

Avec cette pièce, Gilbert et Sullivan commençaient à développer une forme d'opérette typiquement britannique, totalement différente de ce qui se faisait sur le continent (France et monde germanique). Les références incessantes à des situations sexuelles que l'on trouve dans les opérettes françaises sont ici totalement absentes. Là où les opérettes françaises représentent des personnages ridicules et peu crédibles, Gilbert et Sullivan ont consciemment décidé de choisir des caractères plus familiers et totalement crédibles.

En dehors du caractère bizarre du personnage repris dans le titre, The Sorcerer met en scène des personnes que le public aurait pu rencontrer dans la vie quotidienne.

Scène d'incantation

The Sorcerer a été créé à l'Opéra Comique, un très beau petit théâtre sur le Strand, le 17 novembre 1877. La série originale a duré 175 représentations, assez pour donner envie à Gilbert et Sullivan de prolonger leur collaboration, ce qui donnera leur premier triomphe, H.M.S. Pinafore.

Le premier revival de The Sorcerer sera déjà produit en 1884 et se déroulera au Savoy Theatre où il est présenté avec en lever de rideau Trial by Jury. Pour ce revival, Gilbert et Sullivan ont retravaillé la fin du premier acte et l'ouverture du second.

 Encouragé par le gros succès de The Sorcerer, ce qui financièrement est évidemment très intéressant, les deux auteurs vont composer une autre opérette qui va s'attaquer un peu plus encore à l'ordre social anglais ultra-rigide de l'époque victorienne et qui va continuer a poser les briques fondatrices du théâtre musical britannique.

Genèse de l'oeuvre

Le succès de Trial by Jury allait encourager une nouvelle collaboration entre Gilbert et Sullivan, mais des difficultés surgirent. Des projets pour écrire une nouvelle œuvre commanditée par Carl Rosa en 1875 échouèrent parce que Gilbert était trop occupé avec d'autres projets, et une reprise à la Noël 1875 de Thespis par Richard d'Oyly Carte a échoué lorsque que les financiers ne suivirent pas. Gilbert et Sullivan ont continué leur carrière séparément, bien que tous deux ont continué à écrire des opérettes, dont:

  •  The Zoo, l’œuvre suivante de Sullivan qui a ouvert en juin 1875 alors que Trial by Jury se jouait encore

  •  Eyes and No Eyes, de Gilbert, créée un mois plus tard, suivie par Princess Toto en 1876.

Enfin, en 1877, D'Ovly Carte a organisé un consortium de quatre financiers et fondé la Comedy Opera Company, capable de réunir l’argent nécessaire à la création d’un opéra-comique en deux actes. En juillet 1877, Gilbert et Sullivan ont été contractualisés pour produire un opéra en deux actes. Gilbert a développé une nouvelle qu'il avait écrit l'année précédente pour The Graphic, An Elixir of Love, créant une histoire s’articulant autour d’une potion magique d’amour qui – comme souvent dans les opéras-comiques – fait tomber tout le monde amoureux du mauvais partenaire.

Rutland Barrington jouant le Dr. Daly dans The Sorceror à la création

Dorénavant soutenus par une société de production dédiée à leur travail, Gilbert, Sullivan et Carte ont pu sélectionner leurs propres interprètes, plutôt qu’utiliser les acteurs déjà sous contrat dans le théâtre où leur œuvre allait être produite, comme cela avait été le cas avec leurs deux créations précédentes. Ils ont choisi des acteurs de talent, dont la plupart n'était pas des stars célèbres. Cela a donc permis de ne pas devoir payer des salaires déraisonnables mais aussi, et surtout, de pouvoir vraiment mettre ces artistes en scène, plutôt que d’être obligé de laisser les stars jouer suivant leur propre jeu. Ils ont aussi pu créer des œuvres en tenant compte des artistes avec qui ils avaient envie de les créer. D’Ovly Carte a approché Mme Howard Paul pour jouer le rôle de Lady Sangazure dans le nouvel opéra. Mr et Mme Howard Paul avaient géré une petite compagnie théâtrale pour laquelle D’Ovly Carte avait organisé des tournées pendant de nombreuses années, mais le couple s’était récemment séparé. Pour donner son accord, elle a exigé que Rutland Barrington, son «jeune protégé de 24 ans», fasse partie de la distribution. Quand Barrington a auditionné devant Gilbert, le jeune acteur a lui-même mis en doute son aptitude à jouer dans un opéra-comique, mais Gilbert, qui demandait toujours que ses acteurs jouent leurs lignes parfois absurdes avec le plus grand sérieux, a confirmé son engagement: «C’est un salaud guindé et solide, et c'est ce que je veux.» Barrington a hérité du rôle du Dr Daly, le vicaire, qui était fut son premier rôle sur la scène londonienne, mais pas le dernier puisqu’il allait devenir une véritable star.

Pour le rôle de Mme Partlet, ils ont choisi Harriett Everard, une actrice qui avait travaillé auparavant avec Gilbert. L’agence de D’Ovly Carte a fourni des chanteurs supplémentaires, dont Alice May (Aline), Giulia Warwick (Constance) et Richard Temple (Sir Marmaduke). Enfin, début novembre 1877, le dernier rôle, le rôle-titre, John Wells de Wellington, a été attribué au comédien George Grossmith. Grossmith était apparu dans des «représentations de charité» de Trial by Jury, où il avait été remarqué par Gilbert et Sullivan (Gilbert avait mis en scène une version où Grossmith jouait le juge). Gilbert avait aussi apprécié sa performance dans Society de Tom Robertson à la Gallery of Illustration. Après avoir chanté devant Sullivan, à la demande de Gilbert, Grossmith leur a demandé s’ils ne trouvaient pas que le rôle ne devrait pas être joué par «un bel homme avec une belle voix». Gilbert lui a répondu: «Non, c'est exactement ce que nous ne voulons pas.»

The Sorcerer n'était pas la seule œuvre sur laquelle Gilbert et Sullivan travaillaient à ce moment-là. Gilbert terminait Engaged, une «comédie grotesque», qui a ouvert le 3 octobre 1877. Il essayait aussi de régler les problèmes de The Ne'er-do-Weel, une pièce écrite pour Edward Sothern. Pendant ce temps, Sullivan a écrit une musique de scène pour Henry VIII; ce n’est qu’après sa création, le 28 août, qu’il commence à travailler sur The Sorcerer. L'ouverture était initialement prévue pour le 1er novembre 1877. Mais, les premières répétitions n’ont eu lieu que le 27 octobre, et le rôle-titre de John Wells de Wellington n’a été fini qu’à cette date. The Sorcerer a enfin ouvert à l’Opera Comique le 17 novembre 1877.

La création

The Sorcerer a donc ouvert le 17 novembre 1877 à l'Opera Comique, précédé par Dora's Dream, un lever de rideau composée par l’assistant de Sullivan, Alfred Cellier, avec des paroles d’Arthur Cecil, ami de Gilbert et Sullivan. Occupé par des coupures de dernière minute et des modifications la veille de la première, Sullivan n’avait pas eu le temps de composer une ouverture et il a décidé d’utiliser comme une ouverture la musique Graceful Dance, une partie de la musique de scène d'Henry VIII qu’il venait de composer, ainsi que quelques mesures de Oh Marvellous Illusion. Pour le revival de 1884, une ouverture a été composée par un assistant de Sullivan, Hamilton Clarke. Le public de la première a accueilli l’œuvre avec enthousiasme. The Sorcerer connut 178 représentations et a dégagé un bénéfice. Une compagnie itinérante a également commencé à jouer l'opéra-comique en mars 1878. D'Oyly Carte a continué à présenter la pièce en tournée au début des années 1880. Des productions non autorisées – pirates donc – se sont joué à Broadway et ailleurs aux Etats-Unis en 1879.

L'affiche de la version de 1884

The Sorcerer a été repris en 1884, étant le premier revival d’un long opéra-comique de Gilbert et Sullivan. À l'exception de The Mikado, il a eu le revival à Londres le plus rapide après sa création que n'importe laquelle de leurs autres œuvres. D'Oyly Carte Opera Company a souvent présenté Trial by Jury comme un accompagnement à The Sorcerer. En Amérique, The Sorcerer a été joué dès 1879 par la Adah Richmond Comedy Opera Troupe au Gaiety Theatre de Boston. En Australie, la première production a ouvert le 22 mai 1886 au Theatre Royal à Melbourne, produite par le J. C. Williamson, mettant en vedette Frank Thornton, Nellie Stewart et Alice Barnett, dirigée par Alfred Cellier (même si des productions pirates avaient été jouées en 1879).

Dans les premières années du XXe siècle, The Sorcerer est tombé peu à peu en disgrâce en Grande-Bretagne. Il faut dire que cette œuvre s'appuie sur une ancienne tradition théâtrale et qu’elle ridiculise les conventions sociales et lyriques qui sont moins accessible à un public moderne que celles utilisées dans les opéras-comiques plus célèbres de Gilbert & Sullivan à partir de H.M.S. Pinafore. La D'Oyly Carte Opera Company, qui détenait les droits exclusifs de The Sorcerer en Grande-Bretagne, les a abandonné en 1901, et sa principale compagnie de répertoire n'a plus joué la pièce jusqu'en 1916. La compagnie a joué l'opéra seulement par intermittence durant les années 1920 et début des années 1930. En 1938 et 1939, elle a été jouée dans les saisons londoniennes de la société mais pour quelques représentations seulement. Au cours de l'hiver 1941-42, les décors et les costumes de The Sorcerer (et de trois autres opéras) ont été détruits lors des bombardements allemands. L'opéra n’a pas été rejoué par une troupe professionnelle en Angleterre avant 1971.