Bien avant Rodgers & Hammerstein ou Andrew Lloyd Webber & Tim Rice, deux hommes doués d'un talent et d'une imagination extraordinaires ont créé une kyrielle de musicals qui ont enchanté le monde entier. William Gilbert et Arthur Sullivan sont les premiers qui ont élevé la comédie musicale au stade de pilier de la culture populaire en Angleterre aussi bien qu'aux États-unis. Plus d'un siècle plus tard, leurs spectacles continuent à être joués sur les plus grandes scènes du monde.

2.3. Gilbert et Sullivan

2.3.1. Un duo d'exception

William Gilbert
(1836-1911)

On ne peut concevoir un site tentant de retracer l'histoire des comédies musicales sans s'arrêter longuement sur Gilbert et Sullivan.

Commençant dans les années 1870, William S. Gilbert et Arthur Sullivan ont révolutionné le monde du théâtre musical, créant des opérettes pleines d'esprit et avec des mélodies surprenantes qui ont défini une nouvelle norme pour les professionnels de la scène. Leurs chansons brillaient par leurs mélodies et leurs rimes intelligentes, et les livrets de Gilbert ont mélangé des niaiseries et des satires dans des mondes qui étaient tantôt fantastiques, tantôt réalistes. Leur producteur, Richard Carte De d'Oyly, promotionnait ces spectacles comme des opéras légers, mais quoi qu'il en soit c'étaient ce que nous appelons aujourd'hui des musicals - et parmi les plus fins qui furent jamais créés.

Arthur Sullivan
(1842-1900)

Gilbert et Sullivan collaborèrent à la création de 14 oeuvres (ce que l'on appelle en général le "canon") en 25 ans de 1871 à 1896. Ces 14 oeuvres constituent la série d'opéras les plus joués de toute l'histoire. Ils sont encore très souvent représentés dans le monde anglophone.

2.3.1.1. Gilbert avant Sullivan

Gilbert est né à Londres le 18 novembre 1836. Son père, William, était un chirurgien de marine qui écrivit plus tard romans et nouvelles, dont certains comprenaient des illustrations par son fils. En 1861, pour compléter son revenu, le jeune Gilbert commence à écrire des histoires illustrées, des poèmes et des articles de son cru, dont beaucoup seraient plus tard exploitées comme source d’inspiration pour ses pièces de théâtre et opéras, en particulier une série de poèmes illustrés, les Bab Ballads.

Une des illustrations de Gilbert pour ses "Bab Ballads": «Douce Alice Brown»

Dans les Bab Ballads et ses premières pièces, Gilbert développa un style « Topsy-Turvy » unique dans lequel l'humour résulte de la mise en place d’un postulat ridicule suivi de ses conséquences logiques, mais absurdes. Le réalisateur et metteur en scène Mike Leigh décrivent le style « Gilbertian » comme

With great fluidity and freedom, [Gilbert] continually challenges our natural expectations. First, within the framework of the story, he makes bizarre things happen, and turns the world on its head. Thus the Learned Judge marries the Plaintiff, the soldiers metamorphose into aesthetes, and so on, and nearly every opera is resolved by a deft moving of the goalposts... His genius is to fuse opposites with an imperceptible sleight of hand, to blend the surreal with the real, and the caricature with the natural. In other words, to tell a perfectly outrageous story in a completely deadpan way

Gilbert a développé des théories novatrices sur l’art de la mise en scène théâtrale. A l’époque où il a commencé à écrire, le théâtre en Grande-Bretagne était en petite forme. Gilbert a aidé à le réformer et à élever le respect pour l'art théâtral, en proposant ses six courts opéras comiques familiaux, ou «divertissements», à Thomas German Reed (un compositeur, directeur musical, acteur, chanteur et directeur de théâtre qui est surtout connu pour avoir créé le «German Reed Entertainment», genre de pièces musicales qui rendaient respectable d'aller au théâtre à une époque où le monde de la scène était considéré chose déshonorante).

Lors d’une répétition pour l’un de ces spectacles, Ages Ago (1869), le compositeur Frederic Clay introduit Gilbert à son ami, le jeune compositeur Arthur Sullivan. Deux ans plus tard, Gilbert et Sullivan allaient créer leur première oeuvre. Ces deux années ont permis à Gilbert de façonner son style théâtral. Il continua à écrire des poèmes, des histoires et des pièces de théâtre pleins d'humour, dont les opéras comiques Our Island Home (1870) et A Sensation Novel (1871), les comédies en vers The Princess (1870), The Palace of Truth (1870) et Pygmalion and Galatea (1871).

 

2.3.1.2. Sullivan avant Gilbert

Sullivan est né à Londres le 13 mai 1842. Son père était un chef de musique militaire, et on peut dire qu'à l’âge de huit ans, Arthur pouvait jouer tous les instruments de l'orchestre. À l’école, il commença à composer des hymnes et des chants. En 1856, il a reçu la première Bourse de Mendelssohn et a étudié à la Royal Academy of Music, puis à Leipzig, où il se lance aussi dans la direction d'orchestre. Pour son exame, de graduation, il compose en 1861, une musique de scène pour La tempête de Shakespeare. Retravaillée et complétée, elle s’est jouée au Crystal Palace en 1862 et a été un succès immédiat. Il s'est vite fait une réputation et a été considéré comme l'un des compositeurs anglais parmi les plus prometteurs, composant une symphonie, un concerto et plusieurs ouvertures, dont l'Overture di Ballo, en 1870.

Ses premières compositions majeures comprennent The Masque at Kenilworth (1864), un oratorio, The Prodigal Son (1869), une cantate dramatique, On Shore and Sea (1871). Il a composé un ballet, L'Île Enchantée (1864) et de la musique de scène pour un certain nombre de pièces de Shakespeare. D'autres compositions qui ont été saluées: sa Symphonie en Mi, son Concerto pour Violoncelle et orchestre et son Ouverture en C (In Memoriam) (tous les trois créées en 1866). Mais ce n'était pas suffisant pour assurer sa survie. Il a du travailler comme organiste dans une église et composé de nombreux hymnes, chants populaires et ballades de salon.

La première incursion de Sullivan dans l’opéra comique fut Cox and Box (1866), écrit avec le librettiste F. C. Burnand pour une rencontre informelle des amis. Une représentation publique a eu lieu et Gilbert - alors auteur pour le magazine "Fun" - écrivant que la musique de Sullivan «est, à beaucoup d’endroits, de trop haute classe pour l’intrigue grotesquement absurde à laquelle elle est attachée.» Néanmoins, cette oeuvre a été un vrai succès et est encore régulièrement jouée aujourd'hui. Le second opéra de Sullivan et Burnand, The Contrabandista (1867) n’a pas eu autant de succès.

 

2.3.1.3. Une rencontre

The Gaiety Theatre construit en 1864 et détruit en 1903
(situé dans le Strand en face de l'actuel Novello Theatre et de l'Aldwych Theatre)

Gilbert avait exercé pendant quelques temps la profession d'avocat, mais un mauvais avocat, avant de s'illustrer en composant des poèmes ... comiques dans le magazine anglais FUN. Cela lui a ouvert une porte vers une carrière dramatique, elle, plus que réussie en tant que dramaturge et metteur en scène.

Sullivan était l'un des compositeurs de musique "sérieuse" les plus prometteurs de son époque en Angleterre. Mais la vie l'a amené, pour des raisons financières - il aimait beaucoup la vie dépensière de la haute société de l'époque - à composer des morceaux plus légers. Les deux hommes avaient contribué, séparément, à des spectacles musicaux mineurs, mais ni l'un ni l'autre n'avaient encore réalisé que le théâtre musical les rendrait célèbres.

Dans les années 1860, le théâtre musical britannique était constitué de shows de variétés, d'opérettes françaises et d'opéras légers comiques, souvent écrits à la va-vite et donc de facture très négligée. Ces derniers étaient présentés par John Hollingshead dans le théâtre qu'il dirigeait, le The Gaiety Theatre.

L’imprésario et auteur John Hollingshead, gestionnaire du Gaiety Theatre de Londres depuis 1868, avait produit avec succès un certain nombre de burlesques et d’opérettes. Hollingshead se targuait carrément d’avoir «gardé allumée la lampe sacrée du burlesque». Gilbert et Sullivan connaissaient chacun le Gaiety et ses artistes.:

  • L’œuvre de Gilbert, Robert the Devil (une parodie de l'opéra "Robert le Diable") y avait été jouée lors de l’ouverture du théâtre le 21 décembre 1868, avec Nellie Favre dans le rôle-titre et avait tenu l’affiche pendant plus de 100 soirs. Constance Loseby et Annie Tremaine (qui auront toutes deux des rôles dans Thespis) étaient également dans le casting de Robert the Devil. Arthur Sullivan était lui dans le public de cette prestigieuse soirée d'ouverture comme l'un des invités de Hollingshead. Le spectacle fut un grand succès, «reçu par une tempête d'applaudissements».

  • Avec moins de succès, Gilbert avait également écrit une pièce de théâtre en 1869, An Old Score. Hollingshead dira plus tard que la pièce était «trop vraie que nature».

Fin septembre ou début octobre 1871, les programmes du Gaiety Theatre annoncèrent que la «Christmas Operatic Extravaganza» de l'année serait écrite par Gilbert, avec une musique originale par Arthur Sullivan. Il y aurait un rôle majeur pour le comédien populaire J. L. Toole, ainsi que pour Farren, star du burlesque. Cela allait devenir Thespis...

Quand et comment le duo Gilbert et Sullivan en sont venu à collaborer sur Thespis? Nous n'avons aucune certitude. Gilbert était un choix logique. Il avait créé sept opéras et pièces cette année-là sans parler d’une douzaine de burlesques, farces et extravaganzas, il était bien connu dans le monde théâtral de Londres comme un important auteur dramatique comique. Sullivan, lui à la même époque, était principalement connu pour sa musique sérieuse. Cette année-là, il avait composé la cantate On Shore and Sea, des musiques de scène pour The Merchant of Venice de Shakespeare et de nombreux hymnes, dont Onward, Christian Soldiers. Il n'avait que deux opéras-comiques à son crédit, Cox et Box (1866) et The Contrabandista (1867), mais ce dernier datait déjà de plus de quatre ans et avait été un échec. En septembre 1871, Sullivan avait été engagé comme chef d’orchestre au The Royal National Opera, mais ce fut une catastrophe et il se retrouva vite sans emploi. L'offre de Hollingshead d'un rôle à son frère, Fred Sullivan, l’a sans doute encouragé à composer la musique de Thespis.

Cette production a suscité beaucoup d'intérêt et de spéculation. Ironiquement, la première représentation du modeste Thespis, première collaboration de Gilbert et Sullivan, sera jouée devant une audience bien plus grande que lors des premières londoniennes des 13 autres œuvres qui allaient suivre, car le Gaiety Theatre était le plus grand des cinq théâtres de Londres dans lequel le duo allait travailler.

 

2.3.2. Premières collaborations

2.3.2.1. Thespis (1871 - 63 représentations)

En 1871, le producteur John Hollingshead réunit donc Gilbert et Sullivan pour créer un spectacle de Noël, Thespis, à son Gaiety Theatre, un grand théâtre du West End. La pièce était une «extravaganza» dans laquelle les dieux grecs antiques - des personnes âgées cultivées - sont temporairement remplacées par une troupe de d'acteurs et d'actrices du XIXème siècle. L’un d'entre eux s'appelle Thespis, qui est aussi le nom du fondateur grec du drame. Le mélange de satire politique et de parodie du grand opéra imitait Orphée aux enfers et La belle Hélène d'Offenbach, qui dominaient la scène musicale anglaise, dans une traduction anglaise.

Thespis a ouvert le Boxing Dat (26 décembre) de 1871 et s'est joué durant 63 représentations. Il dépassa ainsi cinq de ses neuf spectacles concurrents durant la période des fêtes de 1871 et les représentations ont été prolongées au-delà de ce qui se faisait habituellement au Gaiety Theatre. Mais personne n'aurait pu prédire que c'était le début d'un duo légendaire.

A la différentes des futures oeuvres de Gilbert et Sullivan, celle-ci a été créée dans la hâte, et sa nature beaucoup plus risquée - comme l'étaient les brulesques que Gilbert avait créés jusqu'alors - avec un style très large de comique, allant jusqu'à l’improvisation des acteurs. Deux des personnages masculins étaient joués par des femmes, dont les jambes galbées ont été mises en évidence d'une manière que Gilbert condamnera plus tard. La partition de Thespis n'a jamais été publiée et est aujourd'hui perdue. Il ne reste qu'une chanson qui avait été publiée séparément, un chœur réutilisé dans The Pirates of Penzance et la musique du ballet de l’acte II.

Au cours des trois années suivantes, Gilbert et Sullivan ne retravaillèrent plus ensemble, mais chacun était est devenu plus éminent dans son domaine. Gilbert a travaillé avec Frederic Clay sur Happy Arcadia (1872) et Alfred Cellier sur Topsyturveydom (1874) et a écrit The Wicked World (1873) et Sweethearts (1874) et plusieurs autres livrets, farces, extravaganzas, des drames et des adaptations. Sullivan a terminé son Festival Te Deum (1872); un autre oratorio, The Light of the World (1873); son unique cycle de chanson The Window; or, The Song of the Wrens (1871); de la musique de scène pour The Merry Wives of Windsor (1874); et plusieurs chansons, ballades et hymnes, dont Onward, Christian Soldiers (1872). A cette époque, le public des théâtres augmentait fortement pour de multiples raisons: la population britannique était en pleine expansion; amélioration du niveau d'éducation; amélioration du niveau de vie, en particulier de la classe moyenne; amélioration des transports en commun; installation de l’éclairage public, qui permettait aux spectateurs de théâtre de rentrer en sécurité chez eux le soir. Le nombre de pianos fabriqués en Angleterre a doublé entre 1870 et 1890, car de nombreuses personnes ont commencé à jouer de la musique chez eux mais aussi parce que plusieurs théâtres et salles de concert ont ouvert leurs portes.

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2.3.2.2. Trial by Jury

En 1874, Gilbert a écrit un court livret suite à une commande du producteur-chef d’orchestre Carl Rosa, dont l’épouse devait jouer le rôle principal, mais sa mort lors d’un accouchement a annulé le projet. Peu de temps après, Richard d’Oyly Carte, gérant du Royalty Theatre, avait besoin d’un petit opéra pour être joué après La Périchole d'Offenbach. Carte était au courant du livret écrit par Gilbert pour Rosa et suggéra que Sullivan écrive une partition pour lui. Gilbert a lu le texte à Sullivan en février 1875, et le compositeur a beaucoup aimé. Trial by Jury a été composé et mis en scène en quelques semaines.

Gilbert a écrit avec cette pièce une parodie humoristique de la Loi et des professions juridiques, issue bien entendu de sa courte expérience comme un avocat. Elle s'intéresse à une rupture de promesse de mariage. Le défendeur soutient que les dommages-intérêts doivent être légers, car «il est vraiment un très mauvais parti» alors que la plaignante fait valoir qu’elle aime le défendeur avec une grande ferveur et qu'elle demande un vrai dédomagement. Après de nombreux échanges d'arguments, le juge résoud l'affaire en épousant lui même la belle plaignante. Avec dans le rôel du juge, le frère de Sullivan, Fred, l’opéra a eu un succès retentissant, dépassant celui de La Périchole. Des tournées en province et des productions dans d’autres théâtres ont rapidement suivi.

Fred Sullivan était le prototype parfait d'un baratineur comique, version baryton, pour les futurs opéras du duo.

«Il était l’un des plus naturellement comiques petits hommes que j’ai jamais encontré. En plus, lui aussi, était en plus un excellent musicien...» F. C. Burnand

La création de Fred allait servir de modèle pour le reste des œuvres du duo, qui allaient toutes comporter un «petit homme comique», comme l’avait décrit Burnand.

Après le succès de Trial by Jury, Gilbert et Sullivan ont reçu subitement plus de propositions de créer des oeuvres ensemble. Au cours des deux années qui suivirent, Richard d’Oyly Carte et Carl Rosa furent deux parmis de nombreux producteurs à négocier avec le duo mais ne parvinrent pas à leurs fins. Carte a proposé une reprise Thespis pour les fêtes de Noël 1875 - que Gilbert et Sullivan auraient retravaillé - mais il n’a pas pu obtenir le financement nécessaire au projet. Au début de 1876, Carte a demandé à Gilbert et Sullivan de créer un nouvel opéra en un acte sur le thème des cambrioleurs, mais il ne fut jamais achevé.

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2.3.3. Premiers succès

2.3.3.1. The Sorcerer

Mais la vraie ambition de Richard d’Oyly Carte était de développer une version anglaise de l’opérette, espérant remplacer les burlesques grivois et les opérettes françaises mal traduites qui dominaient alors la scène londonienne. Il a créé une troupe et formé la Comedy Opera Company. Il a alors chargé Gilbert et Sullivan d’écrire un opéra comique qui pourrait servir de spectacle central d'une soirée de divertissement au théâtre.

Gilbert a trouvé un sujet dans l’une de ses propres nouvelles, The Elixir of Love, décrivant toutes les complications qui peuvent survenir lorsqu’un philtre d’amour est distribué à tous les habitants d’un petit village. Le personnage principal en est un pseudo-homme d’affaires qui est en fait un sorcier, qui propose ded bénédictions (pas fort demandées) et des malédictions (très populaires). Gilbert et Sullivan ont été lors de cette production de véritables tyrans infatigables, veillant à ce que The Sorcerer soit à tous niveaux le fruit d'un long travail, que rien ne soit improvisé. En d'autres mots, ils ne voulaient pas se retrouver à proposer une production bâclée, comme cela avait été le cas pour Thespis. Alors que The Sorcerer a reçu des critiques très élogieuses, il n'a pas receuilli le même succès auprès du public que Trial by Jury. Néanmoins, ce fut suffisemment encourageant pour que Carte et sa troupe passent la commande d'un autre opéra à notre duo.

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2.3.3.2. H.M.S. Pinafore

Gilbert et Sullivan ont réclté leur premier succès international avec H.M.S. Pinafore (1878), satire de la nomination de personnes incompétentes à des postes d’autorité et se moquant gentiment de la Royal Navy et de l’obsession anglaise du statut social (s’appuyant sur un thème introduit dans The Sorcerer: l'amour entre personnes de classes sociales différentes). Commme souvent, Gilbert et Sullivan ont prévu une surprise à la fin du spectacle qui modifie tout... .

Gilbert a supervisé la conception des décors et costumes, et il a aussi assuré la mise en scène. Il a pris l'option du réalisme, refusant toute interaction directe avec le public et insistant pour que les acteurs jouent leurs personnages comme s'ils n'étaient pas conscients de leur propre absurdité. Gilbert a aussi exigé que ses acteurs connaissent parfaitement leurs textes et se conforment aux indications de mise en scène, ce qui était quelque chose de totalement neuf à l'époque. Sullivan a lui personnellement supervisé la préparation musicale. Tout ceci a donné une nouvelle fraicheur et un vrai raffinement au théâtre musical anglais. Comme Jessie Bond l'écrira plus tard:

La discipline de travail était stricte et inflexible. Les indications de Gilbert faisaient office de loi. Il avait minutieusement réfléchi au moindre détail de la pièce et ne permettait aucune déviation de son plan. Il avait fait des dessins et effectué des mesures avec le plus grand soin... Il avait un profond sens du comique et ne permettrait pas aux acteurs de rajouter le moindre gag, de faire le clown ou de s'écarter de ses indications. La direction musicale de Sullivan a été tout aussi claire et décidée. Chaque rôle devait se concevoir comme une pièce d'un tout, et il ne se privait pas d'affliger des sarcasmes plein de dédain à ceux qui ne suivaient pas ses indications. «Et maintenant, oserais-je vous troubler en vous demandant d'essayer de chanter ma musique», pouvait-il dire à un chanteur trop anxieux pour envoyer certaines notes. Mais il n’y avait rien de déplacé, ou rien d'offançant dans cette discipline sans faille. Nous prenions leurs raillerires comme une juste réponse à nos manquements ou lorsque nous dépassions les limites. La patience et l’enthousiasme de ce duo artistique nous avait à ce point infecté que chacun d'entre nous travaillait volontairement des heures et des heures à répéter, essayant de toutes nos forces de réaliser concrètement les demandes de ces deux esprits vrillants.

H.M.S. Pinafore connut à Londres 571 représentations, à l'épqoue la deuxième plus longue série de tout le théâtre musical de l’histoire (après l'opérette Les cloches de Corneville). Des centaines de versions non autoriséés, ou «piratées», se sont jouées en Amérique. Pendant la série de Pinafore, Richard d’Oyly Carte s'est séparé de ses anciens investisseurs. Ces anciens partenaires étaient mécontents parce qu'ils avaient investi dans cette production à succès et n'obtenaient aucun retour financier. Ils ont provoqué un vrai scandale en envoyant un groupe de voyous s’emparer du décor lors d’une représentation! Les machinistes ont réussi à repousser leurs agresseurs dans les coulisses. Cet événement a poussé Carte, Gilbert et Sullivan à créer la D'Oyly Carte Opera Company, qui produira ensuite tous leurs opéras.

Le livret de H.M.S. Pinafore s’est appuyé sur des personnages-type, dont beaucoup étaient courants dans les opéras européens. D'autres furent inspiré à Gilbert par sa collaboration antérieure avec les German Reed Entertainments. On retrouve le protagoniste héroïque (ténor) et celle qu'il aime (soprano); la femme plus âgée avec un secret ou une langue acérée (contralto); le père de la fille, dérouté lyrique (baryton); et le classique méchant (baryton-basse). Gilbert et Sullivan ont rajouté un personnage à cette déjà longue liste: le comique chantant des patter-songs (chanson dont l'effet comique est dû à un enchaînement rapide et rhytmé d'une liste de mots). Avec le succès de H.M.S. Pinafore, le système de répertoire et de production de D'Oyly Carte était cimenté, et chaque futur opéra ferait appel à ces personnages typiques. Avant The Sorcerer, Gilbert écrivait ses pièces en tenant compte des stars qui jouaient dans le théâtre commanditaire, comme cela avait été le cas avec Thespis et Trial by Jury. S’appuyant dorénavant sur la troupe réunie pour The Sorcerer, Gilbert n’a plus engagé de stars; il les a créé. Lui et Sullivan choissaient l'entièreté du casting (et donc sans star imposée), ayant conçu leurs opéras pour une troupe plutôt que pour des stars individuelles.

Ce système de troupe et de répertoire faisait que John Wellington Wells qui jouait le personnage patter-comique (le rôle du sorcier) dans The Sorcerer, jouerait le Premier Lord de l'Amirauté (Sir Joseph Porter) dans H.M.S. Pinafore, puis celui du Major-général Stanley dans The Pirates of Penzance, et ainsi de suite. De même, Mme Partlet dans The Sorcerer jouera Little Buttercup dans Pinafore, puis Ruth, la pirate-bonne-à-tout-faire dans Pirates of Penzance. Ces artistes relativement inconnus lors de leur engagement dans la troupe par Gilbert et Sullivan, joueront de longues années avec la compagnie et certains deviendront des stars de la scène victorienne: George Grossmith, le comique principal; Rutland Barrington, le baryton lyrique; Richard Temple, baryton-basse; et Jessie Bond, la mezzo-soprano soubrette.

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2.3.3.3. The Pirates of Penzance (31 déc 1879 - New York)

The Pirates of Penzance taquinait également le grand opéra, le sens du devoir, les obligations familiales, la «respectabilité» de la civilisation, la pertinence d’une éducation libérale, ... . L’histoire revisite aussi un thème majeur de Pinafore: les personnes incompétentes qui ont du pouvoir, en la personne du «Général-Major moderne» qui a des connaissances à jour sur tout, sauf dans les affaires militaires. Le Général-Major et ses nombreuses filles échappent aux tendres Pirates de Penzance, qui sont tous orphelins, en plaidant qu'il est lui-même orphelin, ce qui est bien entendu un mensonge. Quand les pirates apprennent la tromperie, ils re-capturent le Général-Major. Mais quand il est révélé que les pirates sont tous nobles, le Général-Major leur offre de récupérer leurs rangs et fonctions législatives et surtout d'épouser ses filles, qui sont toutes des beautés!

La pièce a été créée à New York avant Londres... Pourquoi? Il s'agissait d'une tentative (infructueuse) d'obtenir une protection de l'oeuvre aux Etats-Unis. Gilbert, Sullivan et Carte ont essayé pendant de nombreuses années de contrôler les droits d’auteur liés aux représentation américaines sur leurs opéras, sans succès. Néanmoins, Pirates a été un succès tant à New York, (l'originale comme les versions pirates) et ensuite à Londres, et devint l’une des oeuvres du duo parmi les plus fréquemment jouées, traduites ou parodiées. Le succès du revival de Broadway par Joseph Papp en 1981, repris dans le West End de Londres en 1982, continue à influencer les productions modernes de l’opéra.

En 1880, Sullivan a écrit la cantate The Martyr of Antioch, présenté au Festival triennal de musique de Leeds. Le livret était une adapatation (signée Gilbert) d’un poème épique de Henry Hart Milman (1822) concernant le martyre de Sainte Marguerite d’Antioche au IIIème siècle. Sullivan est devenu le chef d’orchestre du festival de Leeds en 1880 et dirigea les représentations. Certains affirment que The Martyr of Antioch pourrait être considéré comme le 15ème opéra du duo, étant donné que la Carl Rosa Opera Company a programmé l'oeuvre en 1898. Mais d'autres disent qu'il ne fait pas partie du canon de 14 opéras, car Gilbert n'a fait qu'une adaptation de livret et pas une création totale.

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2.3.4. Ouverture du Savoy Theatre

2.3.4.1. Patience

Patience (1881) a parodié l'Esthétisme: un courant artistique et littéraire anglais du dernier quart du XIXe siècle, repris en France vers 1890-1900, privilégiant l'effet esthétique ou encore la tendance à évaluer les choses et les êtres du seul point de vue esthétique. L'opéra s'est inspiré de «poètes colorés» de l'époque: Algernon Charles Swinburne, Dante Gabriel Rossetti, Oscar Wilde, James McNeill Whistler pour créer les poètes rivaux de l'opéra: Bunthorne et Grosvenor. Grossmith, qui a créé le rôle de Bunthorne, s'est inspiré pour son maquillage, sa perruque et son costume de Swinburne et surtout de Whistler. L'oeuvre tourne aussi en dérision la vanité masculine et le chauvinisme dans l’armée. L’histoire concerne deux poètes rivaux de l'Esthétisme, qui attirent l’attention des jeunes dames du village qui avaient jusqu'alors vécu avec les membres d’un régiment de cavalerie. Mais les deux poètes sont amoureux de Patience, la laitière du village, qui déteste l’un d’eux et estime qu’il est de son devoir d’éviter l’autre malgré son amour pour lui. Richard d’Oyly Carte était à cette époque l'agent d'Oscar Wilde, un défenseur (encore peu connu) de l’Esthétisme. Il envoya Wilde aux Etats-Unis pour faire une tournée de conférences sur l'Esthétisme, au même moment où il y fit jouer Patience, afin que le public américain puisse mieux comprendre de quoi la satire se moquait. Cruel pour Wilde...

Pendant la série de Patience, Carte fit construire le grand et moderne Savoy Theatre, qui devint le lieu de création du partenariat. Il a été le premier théâtre (et même le premier lieu public) à être éclairé entièrement par de l’éclairage électrique. Patience a été transféré au Savoy Theatre après six mois à l’Opéra Comique et s'est joué pour 578 représentations, dépassant ainsi H.M.S. Pinafore, devenant ainsi la deuxième longue œuvre du théâtre musical la plus jouée jusqu’alors.

2.3.4.2. Iolanthe

Iolanthe fut le premier des opéras à ouvrir au tout nouveau Savoy theatre. Ce théâtre entièrement électrifié a permis de nombreux effets spéciaux, tels que des baguettes magiques pétillantes pour le chœur des fées. L’opéra se moque cette fois du droit anglais et de la Chambre des Lords et caricature la guerre entre les sexes. Les critiques ont estimé qu'avec Iolanthe, Sullivan avai fait un grand pas en avant. The Daily Telegraph a écrit: «Le compositeur a fortement progressé et nous pouvons dire que Iolanthe est son meilleur résultat parmi toutes les oeuvres créées avec Gilbert.» de même, The Theatre a affirmé que: «La musique de Iolanthe, c’est le chef-d'oeuvre de Sullivan. La qualité est plus uniforme et maintenue à un niveau plus élevé que dans ses premières œuvres...»

Iolanthe est l’une des œuvres de Gilbert - comprenant aussi The Wicked World (1873), Broken Hearts (1875), Princess Ida (1884) et Fallen Fairies (1909) - où l’introduction, dans une société de fées immortelles, d'hommes et de l'«amour mortel» fait des ravages. Gilbert avait déjà créé plusieurs «comédies de fées» au Haymarket Theatre au début des années 1870. Ces pièces de théâtre, influencées par les contes de fée de James Planché, sont fondées sur une auto-révélation de personnages sous l’influence de la magie ou d'interférences surnaturelle.

En 1882, Gilbert avait installé un téléphone dans sa maison et un autre à la régie du Savoy Theatre de sorte qu'il puisse surveiller les représentations et répétitions depuis son bureau à la maison. Gilbert avait déjà évoqué cette nouvelle technologie dans Pinafore en 1878, deux ans seulement après l'invention du téléphone et avant même que Londres ait un service téléphonique. Sullivan avait aussi son téléphone et le 13 mai 1883, lors d’une fête donnée à l’occasion du 41ème anniversaire du compositeur, les invités, dont le Prince de Galles (futur Édouard VII), ont pu écouter au téléphone en live des morceaux de Iolanthe depuis le Savoy Theatre. Ce fut probablement la première «transmission-live» d’un opéra.

Pendant la série de Iolanthe, en 1883, Sullivan a été fait Chevalier par la Reine Victoria. Bien que ce sont les opéras écrits avec Gilbert qui lui avaient valu la renommée la plus large, cette distinction lui a été conférée pour ses services envers la musique sérieuse. L’establishment musical et de nombreux critiques, ont estimé que cela allait mettre un terme à sa carrière de compositeur d’opéra comique — car un Chevalier ne devait pas s’abaisser à composer «en-dessous» de l’oratorio ou du grand opéra. Sullivan, malgré la sécurité financière que lui apportait son travail créatif au Savoy Theatre, jugeait de plus en plus son travail avec Gilbert comme sans importance, répétitif et bien en-dessous de ses compétences. En outre, il vivait mal le fait d'être obligé de simplifier sa musique pour s’assurer que les mots de Gilbert puissent être entendues. Mais paradoxalement, en février 1883, juste après l’ouverture de Iolanthe, Sullivan signa un accord de collaboration de cinq ans avec Gilbert et Carte où il s'engageait à fournir un nouvel opéra comique six mois après commande!

2.3.4.3. Princess Ida

Princess Ida parodie le machisme et l’éducation des femmes et prolonge ainsi l'exploration du thème central de Iolanthe, à savoir la guerre entre les sexes. L’opéra est basé sur le poème de Tennyson: The Princess: A Medley. Gilbert avait écrit une farce en vers, non rimée, basée sur la même source en 1870, intitulée The Princess, dont il a réutilisé une bonne partie du dialogue dans le livret de Princess Ida. Ida est la seule œuvre de Gilbert et Sullivan avec des dialogues entièrement en vers non rimés et est également la seule de leurs œuvres en trois actes. Lillian Russell avait été engagée pour créer le rôle-titre, mais Gilbert ne croyait pas qu’elle s'investirait suffisemment, et quand elle a raté une répétition, il l’a renvoyée.

Princess Ida a été le premier opéra de Gilbert et Sullivan qui n’a pas été un succès. Un été particulièrement chaud à Londres n’a pas aidé les ventes de billets. La pièce connut une série relativement courte de 246 représentations et ne fut jamais reprise à Londres avant 1919. Sullivan avait été satisfait avec le livret, mais deux mois après l’ouverture de Ida, Sullivan a déclaré à Carte qu'«il est impossible pour moi de créer une autre oeuvre du même type que celles déjà écrites par Gilbert et moi.» Quand Princess Ida a montré des signes de faiblesse, Carte a pris conscience que pour la première fois dans l’histoire de leur partenariat, aucun nouvel opéra ne serait prêt lorsque le précédent fermerait. Le 22 mars 1884, il a annoncé officiellement à Gilbert et Sullivan qu'il leur commandait un nouvel opéra et que comme le prévoit le contrat qui les lie, ils avaient six mois pour le livrer. Dans l’intervalle, une fois Ida fermé, Carte produisit une reprise de The Sorcerer.

2.3.4.4. The Mikado

The Mikado est le «Savoy-opéra» qui a recueilli le plus de succès. Il se moquait de la bureaucratie anglaise, intelligemment masquée dans un cadre japonais. Au départ, Gilbert a proposé une histoire autour d'une pastille magique qui pouvait changer les caractères. Sullivan a trouvé cela artificiel et manquait d’analyse de l'âme humaine. Il estimait aussi que ce sujet était trop semblable à leur opéra The Sorcerer. Comme le montre magnifiqueent le film Topsy-Turvy de Mike Leigh (1999), l’auteur et le compositeur sont restés dans une impasse jusqu’au 8 mai 1884, quand Gilbert a abandonné l’idée de la pastille et a accepté de fournir un livret sans le moindre élément surnaturel.

L’histoire se concentre sur un tailleur bon marché, Ko-Ko, qui est promu au poste de Lord High Executioner de la ville de Titipu. Ko-Ko aime sa pupille, Yum-Yum, mais cette dernière aime un musicien, qui est en réalité le fils de l’empereur du Japon (Mikado), et qui est déguisé pour échapper à l’attention de Katisha, une femme âgée et amoureuse de lui!!! Le Mikado a décrété que les exécutions doivent reprendre sans retard à Titipu. Quand arrive la nouvelle que le Mikado fera escale à la ville, Ko-Ko suppose que l'empereur va vérifier si il a effectué des exécutions. Trop timide pour exécuter quelqu'un, Ko-Ko concocte un complot en vue de tromper le Mikado, qui tourne mal. Finalement, Ko-Ko doit persuader Katisha de se marier avec lui, afin de sauver sa propre vie et celle des autres conjurés.

Avec l’ouverture du commerce entre l’Angleterre et le Japon, les importations, l'art et le style japonais sont devenus à la mode à Londres. Il était donc temps pour un opéra se déroulant au Japon. Gilbert a déclaré: «Je ne peux pas vous donner une seule bonne raison pour expliquer que notre pièce se déroule au Japon. Cela permettait un traitement pittoresque, des décors et des costumes. Je pense que l’idée d’un premier magistrat, qui est à la fois juge et bourreau, et qui ne ferait pas de mal à une mouche, pourrait peut-être plaire au public.»

Plaçant l’opéra au Japon, un endroit exotique loin de Grande-Bretagne, a permis à Gilbert et Sullivan de critiquer (par l'humour) les institutions et les politiciens britanniques beaucoup plus librement en les parant de vêtements japonais. Gilbert a écrit: «Le Mikado de notre opéra est un monarque imaginaire d’une autre époque et ne peut être pris par n’importe quel exercice d’ingéniosité pour une gifle à une quelconque institution existante.» G.K. Chesterton l'a comparé aux Voyages de Gulliver de Jonathan Swift: «Gilbert a exploré et dénoncé les maux de l’Angleterre moderne, exactement comme Swift l'a fait... Je doute qu'il y ait une seule blague dans la pièce qui corresponde vraiment aux japonais. Mais toutes les blagues correspondent aux anglais... Par rapport à l'Angleterre, Pooh-bah est plus qu’une satire; il est la vérité.» Plusieurs des opéras futurs se dérouleront aussi dans des lieux à l'étranger ou fictif, dont The Gondoliers, Utopia Limited et The Grand Duke.

The Mikado est devenu le succès du partenariat le plus joué à la création: 672 représentations au Savoy Theatre, dépassant les 571 représentatins de Pinafore et les 576 représentations de Patience. The Mikado est alors la deuxième plus longue série de tout le théâtre musical et une des plus longues du théâtre. The Mikado reste le spectacle le plus souvent joué au Savoy. Il a été traduit en de très nombreuses langues.

2.3.4.5. Ruddigore

Ruddigore a eu moins de succès que la plupart des collaborations précédentes avec une série se limitant à 288 représentations. Le titre original, Ruddygore, ainsi que certains aspects de l'histoire, dont la résurrection de fantômes, a provoqué des commentaires négatifs de la critique. Gilbert et Sullivan ont ré-orthographié le titre et fait un certain nombre de changements et de coupures. Néanmoins, la pièce a été bénéficiaire et les critiques n’étaient pas toutes mauvaises. Par exemple, l'Illustrated London News a fait l’éloge du travail de Gilbert et, surtout, de Sullivan: «Sir Arthur Sullivan a parfaitement réussi autant dans l’expression de sentiments raffinés et que celui de l'humour. Dans le premier, le charme de la mélodie gracieuse prévaut; alors que, dans le second, la musique de situations les plus grotesques est pleine de plaisir.» D'autres modifications furent apportées, y compris une nouvelle ouverture, lorsque Rupert d’Oyly Carte reprend Ruddigore après la première guerre mondiale et la pièce a été reprise régulièrement par la d’Oyly Carte Opera Company par la suite.

Certains des éléments de l’intrigue de Ruddigore étaient présents dans un ancien opéra en un acte de Gilbert, Ages Ago (1869), dont le conte de l’ancêtre diabolique mais aussi les ancêtres qui sortent de leurs portraits au mur et deviennent des fantômes. A la fermeture de Ruddigore, aucun nouvel opéra n’était prêt. Gilbert proposa une nouvelle version de l’intrigue de la «pastille» pour leur prochain opéra mais Sullivan réitéra son désir de quitter le partenariat. Pendant que les deux hommes exprimaient leurs divergences artistiques, Carte a produit des reprises de leurs (féjà) grands classiques comme The Mikado, H.M.S. Pinafore et The Pirates of Penzance.

2.3.4.6. The Yeomen of the Guard

The Yeomen of the Guard, leur seule oeuvre commune avec une fin non comique, s'intéresse à un couple de baladins — un bouffon et une chanteuse — qui sont embarqués dans une intrigue risquée à la Tour de Londres au XVIème siècle. Le dialogue, en prose, est quasi écrit en Early Modern English (l'anglais du XVIème siècle). Il n’y a aucune satire des institutions britanniques. Pour certains des éléments de l’intrigue, Gilbert s'était inspiré de l'une de ses tragédies Broken Heart (1875). The Times a salué le livret: «Il faut souligner que M. Gilbert s’est vraiment efforcé à quitter le familier pour passer à des choses plus élevées.i>» Bien qu'il ne s'agisse pas d'un «grand opéra», ce nouveau livret a offert à Sullivan la possibilité d’écrire la partition la plus ambitieuse du duo à ce moment. Les critiques, qui avaient récemment salué le compositeur pour son très réussi oratorio, The Golden Legend, considérèrent la partition de Yeomen comme la meilleure de Sullivan, dont l'ouverture qui a été composée sous la forme d'une sonate, plutôt que comme un pot-pourri séquentiels des airs de l’opéra, comme dans la plupart de ses autres ouvertures. Le Daily Telegraphi> a écrit:

Les accompagnements sont délicieux à écouter, et en particulier le traitement des bois oblige une attention admirative. Schubert lui-même aurait difficilement pu traiter ces instruments plus habilement et composer pour eux plus amoureusement... Nous estimons les refrains et chansons de The Yeomen of the Guard bien au-delà de ses oeuvres précédentes. Ainsi la musique suit le livret à un niveau supérieur, et nous avons un véritable opéra anglais...

Yeomen a été un succès, se jouant plus d’un an, avec des versions à New York et en tournée. Pendant la série, le 12 mars 1889, Sullivan a écrit à Gilbert:

J’ai perdu l'envie d’écriture d’un opéra comique et j'ai de très sérieux doutes quant à ma capacité à pouvoir le faire... Tu dis que dans un opéra sérieux, tu dois plus ou moins te sacrifier. Je dis que c’est juste ce que moi j’ai fait dans toutes nos pièces communes et, qui plus est, doit continuer à faire pour endre efficace les opéras comiques.

Sullivan a insisté pour que le prochain opéra soit un grand opéra. Gilbert ne se croyait pas capable d'écrire un livret d’opéra, mais il proposa un compromis que Sullivan finit par accepter. Les deux écriraient une opérette pour le Savoy Theatre et en même temps, un grand opéra (Ivanhoe) pour un nouveau théâtre que Carte construisait afin d'y présenter du «grand opéra britannique». Après une brève impasse quant au choix du sujet, Sullivan a accepté une idée liée à Venise et à la vie vénitienne, car «cela m’a semblé prometteur de couleur vive et de musique prenante.»

2.3.4.7. The Gondoliers

The Gondoliers se déroule en partie à Venise et en partie dans un royaume gouverné par deux gondoliers qui tentent de transformer la monarchie dans un esprit d'«égalité républicaine». Gilbert reprend un certain nombre de ses thèmes antérieurs, y compris la satire des distinctions de classe figurant dans un grand nombre de ses livrets précédents. Le livret reflète également la fascination de Gilbert pour le «Stock Company Act», soulignant l'absurde confusion entre les personnes physiques et les personnes morales, qui jouera un rôle encore plus important dans le prochain opéra, Utopia Limited. Les critiques de la presse ont été presque été entièrement favorables. Le Illustrated London News a écrit:

Gilbert est revenu au Gilbert du passé, et tout le monde est heureux. Il est à nouveau lui-même. Le Gilbert de Bab Ballads, le Gilbert de la vanité lunatique, du cynisme inoffensif, de la satire subtile et du ludique paradoxe; le Gilbert qui a inventé sa propre école, où a été le maître et l’élève, qui n’a jamais enseigné à quiconque si ce n'est lui-même et n’est pas prêt d’avoir un imitateur — il s’agit du Gilbert que le pulic veut voir, et il s’agit du Gilbert qui, samedi soir, a été applaudi jusqu'à ce que le public soit extéuné de l'acclamer.

L'ancien collaborateur de Sullivan sur Cox and Box (plus tard rédacteur en chef du magazine Punch), F. C. Burnand, a écrit au compositeur: «Magnificento!... Je t'envie toi et Gilbert d'être capable d'amener à la scène une oeuvre aussi complète.» Cette oeuvre a connu une série plus longue que n’importe laquelle de leurs autres œuvres mixte à l'exception de H.M.S. Pinafore, Patience et The Mikado. Il y eut une demande de représentation de The Gondoliers pour la Reine Victoria et la famille royale au Château de Windsor en 1891, le premier opéra de Gilbert et Sullivan à être ainsi honoré. The Gondoliers est le dernier grand succès de Gilbert et Sullivan.

 

2.3.5. La "dispute du tapis"

Gilbert et Sullivan ont parfois eu une relation de travail tendue, causée en partie par le fait que chaque homme se considérait comme soumettant son travail à celui de l’autre et en partie par leurs personnalités antagonistes: Gilbert tombait rapidement dans le conflit et était notoirement susceptible (bien que capable d'actes de bonté extraordinaire), alors que Sullivan fuyait les conflits. En outre, Gilbert remplissait ses livrets de situations extravagantes dans lesquelles l’ordre social est bouleversée. Après un temps, ces sujets étaient souvent en contradiction avec l'attrait de Sullivan pour le réalisme et les sentiments. En outre, la satire politique de Gilbert s'attaquait souvent aux riches et aux puissants, ceux-là même dont Sullivan cherchait à se faire remarquer, par pur clientélisme.

Gilbert et Sullivan ont plusieurs fois été en désaccord quant au choix du sujet de leurs futures oeuvres. Après Princess Ida et Ruddigore, qui étaient moins réussi que les sept autres opéras de H.M.S. Pinafore à The Gondoliers, Sullivan a demandé à quitter le partenariat, argant qu’il trouvait les livrets de Gilbert répétitifs et que leurs opéras ne le satisfaisaient pas artistiquement. Pendant que les deux artistes soulignaient leurs différences, Carte a gardé le Savoy ouvert avec des reprises de leurs œuvres précédentes. À chaque fois, après une pause de quelques mois, Gilbert a répondu en proposant un livret répondant aux objections de Sullivan, et le partenariat a pu continuer avec succès.

En avril 1890, cependant, pendant la série de The Gondoliers, Gilbert a remis en cause certaines dépenses de production de Carte. Parmi celles-ci, Carte avait refacturé au partenariat le coût d’une nouvelle moquette pour le hall du Savoy Theatre. Gilbert estimait qu’il s’agissait d’une dépense d’entretien qui devait être imputée à Carte. Gilbert en a parlé à Carte, qui a refusé de revenir sur les comptes. Gilbert est sorti comme un ouragan et a écrit à Sullivan que «je l’ai quitté en lui faisant remarquer que c’était une erreur de bousculer l'échelle qui lui avait permis de s'élever». Helen Carte a elle écrit que Gilbert avait parlé à Carte «d’une manière que j’aurais pensé que vous n'auriez jamais utilisé même avec une subalterne agressif». En tant qu'intellectuel, Andrew Crowther a expliqué:

Après tout, le tapis n'était seulement qu'un point litigieux parmi de nombreux autres, et la vraie question n'e reposait pas tant dans ce peu d'argent que valait un tapis mais bien de savoir si Carte méritait une cnfiance aveugle dans la gestion des affaires financières de Gilbert et Sullivan. Gilbert a prétendu que Carte avait fait au mieux une série de graves dérapages dans les comptes et au pire tenté délibérément d’escroquer les autres. Il n’est pas facile de soupeser le vrai et le faux, mais il semble assez évident qu’il y avait quelque chose de très malsain avec les comptes à ce moment. Gilbert a écrit à Sullivan le 28 mai 1891, un an après la fin de la «querelle» affirmant que Carte avait admis une surcharge accidentelle de près de 1.000 £ dans les comptes de l’éclairage électrique.

Les choses se sont vite dégradées, et Sullivan a pris parti pour Carte. Le 5 mai 1890, Gilbert a écrit à Sullivan: «Le temps de mettre un terme à notre collaboration est enfin arrivé.» Il faut dire que Sullivan avait de bonnes raisons pour rester dans les bonnes grâces de Carte: Carte était en train de construire un nouveau théâtre, la Royal English Opera House pour produire le grand opéra Ivanhoe de Sullivan. Gilbert a décidé d'intenter un procès, et après la fermeture de The Gondoliers en 1891, il retire les droits d’exécution de tous ces livrets d’opéra, en promettant de ne plus jamais rien écrire pour le Savoy Theatre.

Gilbert a ensuite écrit The Mountebanks avec Alfred Cellier et un flop, Haste to the Wedding, avec George Grossmith. Sullivan a écrit Haddon Hall avec Sydney Grundy. Gilbert a finalement gagné son action en justice, mais ses actions et ses déclarations avaient été nuisibles à ses deux anciens partenaires. Et pourtant.... Le partenariat avait été à ce pont rentable que, après l’échec financier de Royal English Opera House, Carte et sa femme ont cherché à réunir l’auteur et le compositeur. Fin 1891, après plusieurs tentatives de réconciliation, L'éditeur des musiques de Gilbert et Sullivan, Tom Chappell, est intervenu comme intermédiaire entre ses deux artistes les plus rentables et, en moins de deux semaines, il parvint à ses fins: le duo allait encore collaborer pour créer deux oeuvres...

 

2.3.6. Les dernières oeuvres

2.3.6.1. Utopia, Limited

Gilbert, dans son livret, critique les Sociétés à Responsabilité Limitée et surtout l’idée qu’une société en faillite pourrait laisser des créanciers impayés sans aucune responsabilité de la part de ses propriétaires. Par ailleurs, il se moque de la prétention de l'Empire britannique en cette fin de XIXème siècle: il caricature l’adoption par un pays «barbare» des valeurs culturelles d’une nation «civilisée», ce qui interroge sur la dimension culturelle de l’impérialisme. Le livret a été jugé trop long et décousu par certains critiques. D'autres diront que certaines intrigues du premier acte ne seront jamais résolues.

Même si nombreux exprimèrent leur bonheur à voir le duo réunifié, l'opéra ne fut pas un grand succès, se jouant à peine 245 représentations.

2.3.6.2. The Grand Duke

Avec The Grand Duke, Gilbert et Sullivan «bouclent la boucle», revenant au thème de leur première collaboration, Thespis: une troupe de comédiens prend le pouvoir politique. L’intrigue repose sur la mauvaise interprétation d’une loi vieille de 100 ans au sujet des duels statutaires (se déroulant en tirant une carte au hazard). Le chef de la troupe, Ludwig, mène la rébellion contre l'hypocondriaque et avare grand-duc. Il fiancera avec quatre femmes différentes, avant que l’intrigue ne soit résolue. La frugalité et la fausseté des classes aisée, mais aussi la noblesse, sont brocardées et, comme dans Princess Ida, The Mikado, The Gondoliers et Utopia, Limited, le fait que l'action se déroule à l'étranger permet à Gilbert d'aller très loin dans la satire. La composition variée de Sullivan comprend des mélodieuses musiques de valse viennoise.

Le spectacle n'a été joué que 123 fois. Les critiques sont mitigées, déçues. Ce sera le seul opéra de Gilbert et Sullivan à perdre de l'argent à la création.

 

2.3.7. La fin d'un duo d'exception

Après l'échec de The Grand Duke, les partenaires ne voyaient aucune raison de travailler ensemble à nouveau. Un nouveau malentendu désagréable survint en 1898. Lors de la première de l’Opéra de Sullivan, The Beauty Stone, le 28 mai, Gilbert est arrivé au Savoy Theatre avec des amis, en supposant que Sullivan avait réservé des places pour lui. Au lieu de cela, il a été informé que Sullivan s’était opposée à sa présence. Le compositeur a nié plus tard que c’était vrai. La dernière fois où ils se ont rencontré, ce fut au Savoy Theatre, le 17 novembre 1898 lors de la célébration du 21ème anniversaire de la première représentation de The Sorcerer. Ils ne se parlèrent pas. Sullivan, cette fois en très mauvaise santé, est mort en 1900, écrivant jusqu'à la fin de nouveaux opéras comiques pour le Savoy avec autres librettistes. Celui ayant rencontré le plus de succès est The Rose of Persia (1899) écrit avec Basil Hood. Gilbert a également écrit plusieurs oeuvres, dont certaines avec d’autres collaborateurs, dans les années 1890. Au moment de la mort de Sullivan en 1900, Gilbert a écrit que tout souvenir de leur disputes avait été «complètement teffacé», et «des relations plus cordiales existaient entre nous.» Il a déclaré que Sullivan était «un compositeur au génie le plus rare – qui, parce qu’il était un compositeur au génie le plus rare, a été aussi modeste que devrait l'être un néophyte, mais l'est rarement... Je me souviens de tout ce qu’il a fait pour moi en permettant à une partie de son génie de faire briller mon humble nom.»

Richard D'Oyly Carte died in 1901, and his widow, Helen, continued to direct the activities of the D'Oyly Carte Opera Company at the Savoy and on tour. Gilbert went into semi-retirement, although he continued to direct revivals of the Savoy Operas and wrote new plays occasionally. Between 1906 and 1909, he assisted Mrs. Carte in staging two repertory seasons at the Savoy Theatre. These were very popular and revived interest in the works.[87] Gilbert was knighted during the first repertory season.[88] After Sullivan's death, Gilbert wrote only one more comic opera, Fallen Fairies (1909; music by Edward German), which was not a success.[78][89]